L'AMOUREUX
Interprétation
1. On retrouve dans l'Amourevx la jeunesse incarnée sous les traits d'un adolescent blond. Sa posture physique induit une activité potentielle mais encore inexploitée, du fait de la position des pieds. Comme chez le Bateleur, l'attitude traduit l'indétermination quant à la voie à suivre, l'hésitation face au chemin à prendre, l'incertitude quant à la conséquence de ses actes. Les jambes sont mises en évidence par leur nudité. Le vêtement, comme tout symbole, procède d'une ambivalence : il est à la fois positif, en ce qu'il protège, réchauffe, dissimule les défauts; et négatif, en ce qu'il entrave le mouvement, ferme le corps aux sollicitations extérieures et masque les qualités. Ici, l'absence de vêtement renforce la nécessité d'agir : de se servir de son énergie motrice, de se déplacer, physiquement bien sûr, mais aussi mentalement.
2. Son seul habit consiste en une tunique courte, alternant des bandes verticales bleues, rouges et jaunes. Ce ternaire coloré évoque certes la richesse, en présentant l'amoureux pourvu des qualités réflexives, dynamiques et solaires issues de ces énergies, mais aussi la disparité et la division que la multiplicité ne manque pas de provoquer tant qu'elle n'est pas unifiée. D'autre part, on retrouve ce même jeu d'alternances dans les rayons du soleil, comme pour signifier l'existence d'une relation entre l'homme et le ciel, référence discrète aux principes énoncés par Hermès le Trois fois grand : "Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut".
3. Pour la première fois, un arcane présente plusieurs personnages de face. L'arcane V esquissait déjà cette pluralité, mais en mettant en avant un seul des individus présents, les autres demeurant en retrait. Ici, par contre, l'homme, et les deux femmes qui l'entourent, respectent un plan linéaire et partagent les mêmes proportions. C'est-à-dire que tous ont un rôle à jouer. Tous ont une importance d'égale valeur même si, on l'étudiera avec le nom, le personnage central apparaît comme l'élément actif.
Leur nombre mérite quelques réflexions. Il s'agit du ternaire dans son expression de trinité (tri-unité). Le trois, par ses propriétés symboliques, peut être mené à l'un. Il y a dans ce pluriel une espérance de singulier. De plus, trois induit, dans le cadre précis de la carte, le choix à opérer. Car, l'arcane VI, symbolisant en partie l'amour et donc le couple, il aurait été plus logique d'avoir non pas trois mais deux personnages. De ce fait, l'amoureux n'est pas uniquement construit sur la notion d'amour. Il ne présente pas une situation affective simple et évidente mais un entrelacs de sentiments, engendrant une division intérieure.
4. La jeune femme, à droite de la carte, présente un physique avenant. Elle exerce avec ses bras un double mouvement. L'un part en direction du jeune homme, pour venir se poser sur sa poitrine : elle fait appel à ses sentiments, elle s'adresse au cœur; tandis que de son autre bras, elle accomplit un geste contraire, comme en signe d'échange. Elle donne et prend dans un mouvement de réappropriation des énergies.
Sur un plan vestimentaire, le bleu domine parce qu'elle est par excellence l'incarnation de la féminité. Cette couleur dominante la sexualise plus sûrement que ne le font ses traits, son visage ou sa silhouette. Elle est profondément et véritablement femme et c'est en tant que femme qu'elle s'unit à l'amoureux. La présence de rouge sert le principe selon lequel tout élément féminin participe en partie du masculin. En chaque chose, en chaque être, l'une et l'autre énergies sont contenues dans des proportions différentes. L'emblème taoïste en est une parfaite illustration. Son graphisme exprime cette ambivalence féconde et permanente; celle seule qui permet d'harmoniser les opposés, d'aplanir les différences, d'accéder à l'unification. Il stipule une communauté d'idées, de sens ou de principes même dans les organismes les plus éloignés en apparence.
5. La femme à gauche de la carte incarne l'austérité par son physique peu gracieux. Cette considération est à prendre dans sa dimension subjective et projective. En effet, est-ce que des notions telles que la beauté et la laideur ont un fondement objectif ? La question reste posée. Chez elle, le rouge domine, exprimant avec force la différence existant avec la femme blonde. Elles ne partagent pas la même nature et donc elles ne proposent pas les mêmes expériences.
L'attitude qu'elle témoigne vis-à-vis du jeune homme est aussi d'un tout autre ordre. Ses deux mains sont dirigées vers l'amoureux : l'une est posée sur son épaule, l'autre sur sa hanche. Il est difficile, sans risquer de céder aux projections subjectives, de savoir avec certitude si sa volonté est de le pousser ou de le retenir.
Chacun peut l'interpréter à sa guise, ce qui d'ailleurs se révèle intéressant lors d'une utilisation psychologique du Tarot. Sans vouloir trancher arbitrairement sur la nature du geste, on peut néanmoins le qualifier d'unilatéral. Il ne s'agit pas comme chez la jeune femme blonde, d'un mouvement contraire mais d'un mouvement unidirectionnel. Ce geste peut ainsi signifier que l'on se trouve dans un échange d'un autre type : moins artificiel mais plus exigeant. À travers cet acte, soit elle donne tout (le pousser = le motiver, l'aider, le stimuler), soit elle prend tout (le retenir = lui demander, le maintenir, se l'approprier). L'amoureux s'engagerait alors dans une voie plus difficile et surtout plus risquée, dispensant toute son énergie, semant longtemps et avec acharnement (donner) avant de jouir paisiblement de la récolte (prendre). Sans doute, l'ambiguïté du geste vient-elle de là. La femme couronnée peut autant offrir qu'exiger, autant répondre que demander, autant accepter que refuser.
Ses cheveux sont bleus ce qui a deux effets : premièrement, celui de la symboliser comme un être spirituel et immatériel ayant pris pour la circonstance l'apparence d'une femme de chair et d'os; deuxièmement, celui d'intégrer l'arcane VI dans le groupe des arcanes initiatiques. En effet, chaque fois, qu'un arcane représente un personnage aux cheveux bleus, il revêt un caractère sacré (comme le Pendu, Tempérance, l'Etoile et le Jugement).
Le dernier élément à étudier au sujet de la femme réside dans son regard dirigé vers la droite. Elle offre à l'amoureux une possibilité d'évolution, d'expansion, de progression. Avec elle, il s'engage dans la difficile voie de l'inconnu (droite = avenir) qui est aussi celle de la réalisation. De même, le fait qu'elle apparaisse de profil peut-être interprété comme la nature de l'influence qu'elle peut avoir sur le jeune homme. Celle-ci ne peut être qu'indirecte. Elle recèle un mystère dont la découverte ne peut s'effectuer que dans le temps. La patience et la persévérance seront deux attitudes psychologiques nécessaires.
6. L'étude des deux femmes a permis de mettre en évidence ce qu'elles offraient, et demandaient en contrepartie, au jeune homme. Il convient maintenant d'observer quelle est la position de l'Amoureux par rapport à ses deux compagnes. Il entre en relation avec l'une et l'autre. Mais le lien qui le rattache à l'une ou l'autre est de nature différente : son bras gauche semble enlacer la jeune femme blonde alors que son regard se dirige vers la femme couronnée. Il établit avec la première une relation physique et charnelle (par le toucher) et, avec la deuxième, une communication intellectuelle et mentale (par le regard). Dans ce double comportement, il semble donner son corps à l'une et son esprit à l'autre. Mais peut-on dissocier le corps et l'esprit ? Peut-on séparer ce qui est intimement lié ? Probablement pas, à moins d'accepter et de supporter la division engendrée par cette mutilation symbolique. La question posée à l'Amourevx est de savoir s'il choisit de rester entier, c'est-à-dire intègre, ou s'il opte pour la voie de la division, compromis sans doute avantageux au niveau du vécu mais dangereux au niveau de ses conséquences (voir le Pendu). D'autre part, les deux femmes se satisferont-elles de la seule part qui leur soit accordée, de cette moitié d'Amoureux ? Accepteront-elles d'avoir le corps sans l'esprit ou l'esprit sans le corps ? On peut en douter.
7. L'animation du haut de la carte constitue encore une première dans l'étude menée jusqu'à présent. Les cinq arcanes, qui précèdent l'Amourevx, étaient constituées d'un seul plan, alors qu'ici on peut distinguer un plan inférieur, comprenant les trois personnages, et un plan supérieur, habité par un ange. Or, l'animation du ciel de la carte doit être considérée comme l'expression des phénomènes indépendants au pouvoir direct de l'être humain. Lors de l'étude du Bateleur, nous avons déjà abordé, à propos des dés, ces instances transcendantes (ce qui est nommé : Destin, Chance ou Malchance). Elles sont généralement entendues comme dépassant l'entendement humain. Mais elles peuvent beaucoup plus simplement se rattacher aux forces de la Nature dans sa toute-puissance sur l'Homme. En fait, qu'elles soient terrestres (l'Ordre des Choses) ou célestes (la Volonté Divine), elles demeurent l'expression d'un même principe. Chaque fois donc que le haut de la carte est animé d'un astre ou d'un ange, il y a manifestation, dans la réalité, de ces forces cosmiques. Or dans la continuité des arcanes majeurs, six seulement présentent cette particularité significative; et sur ces six arcanes, cinq se suivent (il s'agit de la Maison-Dieu, de l'Étoile, de la Lune, du Soleil du Jugement) et un seul est isolée : l'Amourevx. Tous les autres arcanes (au total seize) évoquent tantôt l'individu, tantôt la collectivité, tantôt l'univers dans son entier, dans leur capacité à agir, penser ou échanger de manière autonome. Les six arcanes, dans lesquels l'énergie naturelle ou spirituelle se manifeste, présentent au contraire l'individu ou le groupe dont l'action est solidaire ou dissociée de cette instance transcendante. L'Amourevx fait donc partie de cet ensemble d'arcanes, évoquant par cette appartenance que des forces extérieures aux seules volontés des personnages peuvent se manifester.
Cette influence cosmique est matérialisée dans l'ange dont l'aspect rappelle étrangement l'Éros de la mythologie grecque ou le Cupidon de la mythologie romaine. En effet, le dieu de l'amour est traditionnellement représenté sous les traits d'un chérubin joufflu, armé de son arc. Il est censé décocher ses flèches ravageuses, sous le coup desquelles le mortel ou l'immortel s'enflamme d'un amour passionné. Dans cette perspective mythologique, l'ange de l'arcane VI confirme la dimension affective; l'échange se joue sur un recueil sentimental. Dans une perspective symbolique, l'arc évoque le ternaire au niveau de ses composants : arc, corde, flèche, et de sa mise en activité : tension, détente, jet. Selon le dictionnaire des symboles : « l'arc signifie la tension d'où jaillissent nos désirs, liés à notre inconscient ». L'Amour - le Soleil - Dieu possèdent leur carquois, leur arc et leurs flèches. D'autre part, la flèche représente le principe masculin, du fait de sa faculté pénétrante.
Mais, si l'on s'attarde plus longuement sur ce sosie d'Éros, on s'aperçoit bien vite que son arc ne comporte pas de corde, élément indispensable pour assurer le tir de la flèche. Qu'est-ce que cela signifie alors ? Sans doute, avant tout, que l'ange ne peut pas intervenir. Il est présent mais neutralisé dans son effet : impuissant. L'Amoureux ne doit pas compter sur son action; il ne peut déléguer à l'ange le choix qui lui incombe. On peut également voir dans cet oubli symbolique, l'amour encore inexprimé, bien que déjà existant puisque manifesté dans l'ange. L'ange incarne l'amour, la flèche est son expression, son langage, sa parole : rien n'est encore fait, rien n'est encore dit, rien même n'est encore ressenti. L'attente seule s'installe avec sa cruelle et douloureuse compagne : l'impitoyable interrogation : qui choisir ?
Le Nom
C'est : « L'Amoureux »
Définition du Larousse : « Celui qui est porté à l'amour, qui aime d'amour ».
Plus que jamais, l'étude du nom est significative car le titre de la carte recèle un trésor pour le chercheur. Toute la problématique de l'arcane transparaît dans son nom : l'Amourevx. De prime abord, on peut s'étonner qu'une expression aussi simple puisse contenir tant de richesse, susciter tant de recherche. En fait, c'est moins le contenu que le contenant qui importe. C'est-à-dire que c'est moins la signification du mot que son expression qui nous intéresse. Plus que le fond, la forme est révélatrice : la forme grammaticale. Il n'est pas écrit « Les Amourevx » mais « L'Amourevx » et c'est dans ce singulier que tout est déjà dit. Un détail qui en l'occurrence devient l'essentiel. Décliner l'Amourevx au pluriel, comme certains auteurs et créateurs de tarots n'ont pas manqué de le faire, revient à créer un non-sens. L'arcane conserve alors son sens d'amour mais perd celui de choix. Pourquoi ?
Car l'expression « Les amoureux » suppose qu'il y a formation d'un couple, existence d'une union sentimentale établie. L'un aime l'autre, l'autre aime l'un. Que reste-t-il du choix alors ? Pourquoi, tant d'indécision chez le jeune homme? Pourquoi la présence de deux femmes ?
Alors que le nom l'Amourevx réunit deux effets :
Le premier, c'est de poser le personnage central de l'arcane en héros. C'est lui que le nom désigne et lui seul. Il aime mais qui, comment et pourquoi ? Voilà, une première ébauche des questions qui lui sont posées.
Le deuxième, c'est d'assurer que rien n'est encore décidé mais tout est à venir. L'arcane ne représente pas la résolution du choix mais la confrontation au choix.
On voit à quel point le nom est fondamental et constitue une partie essentielle de la structure de la carte. Malheureusement, le Tarot, dans les réécritures auxquelles il a donné lieu, a subi de nombreuses et de déplorables déformations concernant les noms de certains de ses arcanes. Les responsables de ces regrettables transformations pensaient améliorer le Tarot, en réparant ce qu'ils prenaient à tort pour de malheureuses erreurs.
Sens initiatique
L'arcane VI décrit une étape fondamentale dans le parcours de l'être humain. En ce sens, il est considéré comme représentant une épreuve initiatique. C'est un arcane de passage. Elle permet d'élever l'homme qui l'accomplit et elle rabaisse celui qui désire l'éviter. L'Amoureux incarne, dans cette optique, le choix, plus précisément le choix existentiel, celui qui fonde la nature humaine. Il ne s'agit pas ici des hésitations superficielles qui peuvent s'exprimer quant à la manière de se vêtir tel jour ou concernant la marque de la voiture que l'on achète ou encore toute autre situation dont l'indétermination est plus artificielle et encombrante que réelle. Non, la notion, qui est exposée dans l'arcane VI, est grave et profonde. Plus que le choix d'un objet ou d'une personne, c'est celui d'une voie dont il est question.
On évoque, d'ailleurs souvent à ce propos, l'alternative qui se présente à Hercule, au sortir de son initiation par le Centaure Chiron. Tous les commentateurs du Tarot rappellent ici la parabole d'Hercule au carrefour, ayant à choisir entre le Vice et la Vertu, ou la tradition orphique et pythagoricienne de la route suivie par l'âme après la mort, lorsque, à une bifurcation, elle doit choisir entre la route gauche, qui en réalité conduit aux Enfers, et celle de droite, qui mène aux Champs des Bienheureux. On fait encore référence, dans cette même perspective binaire, à la Voie large et spacieuse qui conduit à la Perdition et à la Voie étroite et d'accès difficile qui mène aux Véritables Richesses. Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui le trouvent.
Ou encore selon les orientaux :
Le chemin de la lumière paraît obscur,
Le chemin du progrès paraît rétrograde,
Le chemin uni paraît raboteux.
Ces rapprochements ont l'avantage de montrer avec évidence combien le choix est essentiel car il ne conditionne pas seulement l'instant éphémère mais il se répercute dans l'éternité.
L'inconvénient, par contre, de ces propositions réside dans leur vision trop clivée d'une réalité toute positive opposée à un monde entièrement négatif : le Bien et le Mal se disputant une inutile supériorité. Bien sûr, selon ce point de vue, la Vertu serait incarnée par la femme aux cheveux bleus et le Vice par celle aux cheveux blonds. Mais là, nous nous trouvons encore placés dans une appréhension trop simpliste pour être juste, trop manichéenne pour être bien fondée.
Plus simplement, l'amoureux, étant placé sous le signe du couple et pas du groupe (d'où son nom), devient le décideur de son avenir. Deux solutions sont ici envisageables : soit il demeure entouré de ces deux femmes : c'est l'évitement du choix, la fuite, la volonté de conserver une situation de compromis et donc de la détruire inexorablement. L'épreuve n'est pas supportée. Soit, il choisit. Et finalement, peu importe qui, l'essentiel dans le choix étant de le faire. On ne commet jamais d'erreur en prenant des décisions, on en commet par contre en en prenant pas.
Mais si le choix est la plus grande liberté de l'homme, c'est aussi son plus lourd fardeau. Il est difficile de choisir car le résultat engendre toujours une perte. Il est réduction. Le choix se nourrit de séparation, de deuil. Plus encore, il est agi uniquement dans l'acceptation de la séparation. Concrètement, cela signifie que choisir, c'est implicitement toujours perdre, abandonner la voie, la personne ou l'objet que notre décision a rejeté en acceptant la voie, la personne ou l'objet qui lui était confronté. Prenons, pour encore plus de clarté, l'exemple de l'Amourevx. S'il choisit la femme blonde, il laissera nécessairement l'autre; sinon, il n'y aura pas résolution du choix. Or, le Véritable Choix, dans son aspect fondateur de la nature humaine, ne supporte ni douleur, ni regret, ni remord, ni rancœur. Son corps peut choisir, c'est-à-dire que dans la réalité, on peut donner l'apparence d'avoir tranché, mais son esprit peut demeurer attaché à ce que le choix lui a forcé à abandonner. C'est ce que signifie le contact que l'Amourevx établit avec l'une et l'autre femme.
Résumons tout ce qui vient d'être énoncé. L'Amourevx, sur un plan initiatique, représente le choix existentiel. Celui-ci est une nécessité de l'existence, une partie intégrante de la condition humaine. La vie se fonde sur des choix conscients ou inconscients, agis ou subis. L'homme passe régulièrement par cette épreuve renouvelée et c'est dans sa capacité à valider cet examen symbolique qu'il s'élève. Aussi, certains refusent ce passage obligé; ils cherchent à se soustraire par volonté de tout garder, ou plus exactement par désir de ne pas souffrir. Ils sont dans l'avidité en même temps que dans l'illusion. D'autres trichent : ils ne choisissent qu'en apparence. Ils font semblant. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'un acte de simulation volontaire mais d'un mauvais tour que leur joue leur inconscient. Ceux-là ne sont pas prêts. Leur corps agit mais leur esprit ne suit pas. Ils vivent alors dans une perpétuelle insatisfaction se nourrissant d'éternels regrets (« si j'avais fait ceci », « si j'étais resté avec Untel », « si je n'avais pas quitté mon ancien emploi »). Enfin, il y a celui qui vit le choix pleinement, dans tous ses aspects, sans en éviter aucun. Cela ne veut pas dire que la décision soit devenue facile. Bien au contraire, la douleur s'exprime mais elle ne persiste pas. L'indécision, l'incertitude, le doute interviennent comme garant de la décision, dans la phase qui précède le choix, sa résolution les anéantit. Aussi, il n'y a plus de retour en arrière, plus de stériles remords. Le choix réalisé grandit et n'affaiblit jamais. Il est assumé dans le temps et dans toutes ses conséquences heureuses ou malheureuses.
Sens psychologique
L'arcane VI représente l'expérience amoureuse : l'homme confronté aux aspirations du cœur. On est dans le ressenti et non pas dans le pensé. L'amour, lui aussi, se construit sur un choix dans la manière de le vivre. Dans cette perspective, l'Amoureux incarne l'engagement ou plutôt la capacité ou l'incapacité de s'engager c'est-à-dire de respecter les décisions prises. Plus précisément, le sentiment apparaît dans son aspect bouleversant. Il ne s'agit pas seulement de l'amour gratifiant mais aussi de l'amour dérangeant lorsque le cœur se divise engendrant des plaies affectives et psychologiques.
L'arcane VI prend sens également dans une dimension formatrice. On situe à ce sujet l'Amourevx comme représentant l'individu au sortir de l'adolescence, face à la nécessité de quitter sa mère (femme couronnée) pour s'unir à sa femme (femme aux cheveux blonds). Symboliquement est donc signifiée ici l'entrée dans le monde adulte. En effet, l'aptitude à résoudre, en usant de son seul libre arbitre, des choix implique la notion de maturité psychologique. L'enfant n'a pas la responsabilité de choisir. Le choix est délégué aux parents qui se chargent d'assurer les décisions concernant leur enfant. On laisse bien sûr une certaine liberté de décision à l'enfant mais qui n'est pas le choix existentiel de l'Amourevx. C'est donc par le premier choix, au sens véritable du terme, tel qu'il est défini dans l'aspect initiatique, que l'adolescent s'inscrit en adulte. Cela ne signifie nullement pour autant qu'il y a un âge pour faire des choix et que passé cet âge on devient forcément « grand ». Bien, au contraire, telle une expérience à faire, certains y échappent et restent d'éternels enfants. Ils continuent à déléguer ce pouvoir de décision à autrui. Ils se remettent consciemment ou inconsciemment entre les mains du "sort". Ils n'usent pas de leur déterminisme, parce que ce dernier leur apparaît comme un fardeau et non pas comme libérateur. Sur un plan psychologique, on pourrait parler d'immaturité dans la formation du Moi.
Le Mythe
L'Amoureux symbolise la connaissance par l'amour, mais il doit trancher, diviser son être, mourir à une partie de lui-même pour se réaliser. Tout comme Adonis-Tammouz qui renonce à sa jeunesse et aux plaisirs, s'arrache à l'unité, choisit la descente aux abîmes pour pouvoir effectuer le cycle du grand retour. C'est pourquoi le mythe d'Adonis continue à vivre dans cet arcane du tarot.
Le Bateleur, en arrivant à cette carte, va vivre un choix déchirant, une passion. Il doit, pour continuer sa route, trancher, comme l'Amourevx et Adonis.
L'Amourevx et le mythe d'Adonis
Sous Tibère, les matelots grecs d'un navire égyptien entendirent des lamentations et des cris venant du rivage : "Tammouz, Tammouz, le très grand est mort", disaient les voix. Au Xe siècle à Bagdad, un caravanier raconta qu'il avait vu dans le désert, une tente toute noire entourée d'un peuple en deuil qui se lamentait. Il fut aussitôt dit dans la ville que le roi des Djinns était mort et que le malheur allait s'abattre sur la terre.
Les lamentations entendues par l'équipage du bateau correspondaient au deuil rituel d'Adonis-Tammouz, comme la cérémonie autour de la tente noire dans le désert était une survivance des rites de cette ancienne religion. Tammouz fils- amant d'Ishtar, meurt et ressuscite. Dieu sanglier, le plus ancien totem du monde, il rassemble dans son mythe toutes les émanations solaires. Du dieu babylonien Tammouz au dieu grec Adonis, pour aboutir à Jésus, l'histoire de la passion s'est construite.
Au départ, Tammouz, après une longue errance, se fixe dans la vallée de l'Oronte, tout comme les peuples cananéens. Les sources les plus archaïques de son culte, en lui donnant le sanglier comme totem, en font un dieu à la puissance suprême. Tué en pleine jeunesse par un sanglier, il descend aux enfers et triomphe de la mort. C'est à Antioche que Tammouz devient Adonis. Aphrodite qui a pris la place d'Ishtar, détestait la fille du roi d'Assyrie, la belle Myrrah. La déesse mit dans le cœur du roi une passion incestueuse pour sa fille telle, qu'il en arriva par force à coucher avec elle pendant douze jours et douze nuits. Myrrah réussit enfin à s'enfuir, mais poursuivie par son père et ses guerriers, elle allait être reprise quand les dieux la transformèrent en arbre à myrrhe. Au bout de neuf mois, l'écorce de l'arbre s'ouvrit pour donner naissance à Adonis. Aphrodite et la reine des enfers, Perséphone, se disputèrent l'enfant. Zeus trancha en partageant l'année en trois : Adonis passerait quatre mois avec Aphrodite, quatre mois avec la reine des enfers, et il disposerait des quatre autres mois pour lui, mais Adonis en fit cadeau à la déesse de l'amour.
Un jour qu'il chassait, un sanglier le blessa grièvement à la cuisse. Aphrodite étendit son amant sur un lit de laitues, mais les blessures étaient trop graves. Du sang qui coulait de celles- ci jaillirent les anémones, qui, pour les anciens, devinrent les fleurs de la vie brève et de la jouissance éphémère des choses. Aphrodite alla supplier Zeus de lui rendre son amant et Adonis, partageant toujours son existence entre la déesse de l'amour et celle des enfers, ressuscita. Le dieu naissait à la fin de l'automne, devenait un homme au printemps, période pendant laquelle se déroulaient les fêtes communes à Adonis et à Aphrodite. Il mourait au soleil brûlant de l'été, vers le 27 juillet de notre calendrier, quand l'étoile Sirius se lève dans le ciel. A cette date se célébraient les grandes fêtes de sa passion, les Adonies.
À Byblos, son temple, lieu de processions annuelles, se dressait à la source du fleuve qui portait son nom. Il était bâti près d'une grotte entourée d'arbres, d'où sortait le fleuve. Chaque année, au printemps, une étoile très brillante paraissait s'arracher du ciel pour se jeter à l'embouchure de la rivière, symbolisant l'union d'Aphrodite et d'Adonis. A la saison des pluies, le fleuve prenait la couleur rouge des terres avoisinantes, et de très loin on venait assister au miracle du sang d'Adonis teintant l'eau. Son culte était célébré par les deux sexes mais les femmes, prostituées comprises, prenaient plus d'importance. Pendant l'agonie du dieu avaient lieu les initiations. Les prêtres introduisaient les mystes dans la grotte. Ils égorgeaient un agneau et aspergeaient de son sang les futurs prêtres en signe de rédemption. Plus tard, on fit seulement le simulacre du sacrifice. Adonis étant le dieu de la jeunesse, ses prêtres étaient des adolescents; à l'âge adulte, ils étaient remplacés. A sa mort Adonis avait trente-trois ans, comme Jésus plus tard. Cette date vient d'une croyance astrologique. Pour les anciens astrologues (et les modernes aussi), les "maisons du ciel", dans un thème, reprennent leurs positions premières tous les trente trois ans.
Le deuxième jour de deuil, les femmes sortaient, les cheveux épars, et poussaient de longues incantations. Dans le temple, les fidèles mangeaient de petits gâteaux en buvant du vin très sombre qui figurait le sang. Dans la ville, autour d'une statue de bois ou d'un assemblage de feuilles et de branches qui figuraient le corps du dieu, on déposait des anémones nées du sang d'Adonis, violettes uniquement et des roses rouges pour représenter les blessures. Des femmes en deuil frottaient leurs cheveux contre le catafalque; on brûlait de l'encens à profusion. Chaque femme plantait dans un petit pot en terre un jardin miniature composé de fenouil, de blé, de laitue, de myrrhe, d'armoise. Ces jardins étaient disposés sur les toits, comme des autels. La ville devenait un immense reposoir embaumant l'encens et les aromates. Le troisième jour du deuil, la litière fleurie d'Adonis quittait la ville pour la grotte où il était déposé. Les prêtres scellaient l'ouverture avec une grosse pierre et la foule regagnait Byblos où les petits jardins desséchés par le soleil de l'été offraient un spectacle de désolation. Pendant huit jours, jusqu'à la résurrection du dieu, on faisait abstinence : interdiction de manger de la viande, d'avoir des rapports sexuels, de faire du négoce. Puis la foule retournait à la grotte, les prêtres enlevaient la pierre et de grands cris s'élevaient : "Dieu est revenu parmi nous." Dans la ville régnait une atmosphère de liesse. Pour que l'année soit fertile, on jetait dans les puits de petites effigies du dieu en pâte et on promenait Aphrodite sur un brancard fleuri; toutes les femmes dansaient et quêtaient le long de la procession.
Le faste qui entourait ce dieu contribua à en faire le plus populaire des rivages méditerranéens. Le culte voyagea jusqu'en Gaule, en Espagne où les Phéniciens l'introduisirent. Mais en s'éloignant de l'Orient, les rites dégénérèrent. Les fêtes de résurrection devinrent de véritables orgies. Ce culte voluptueux, fête de la jeunesse, mais non de la chasteté, représentait la lutte des forces telluriques et des forces solaires pour aboutir à l'union des contraires. Les moines d'Antioche, avec à leur tête un certain Maron, mirent les temples à sac. Le Concile de Carthage, en 399, demanda la destruction de tous les temples voués à Adonis et la poursuite de ses adorateurs qui se réfugiaient dans les montagnes pour y célébrer le culte du dieu banni. L'évêque Jean Chrysostome fit abattre les temples de Syrie, pierre par pierre. Tammouz allait vraiment mourir.
Survivance populaire : l'abbé de jeunesse
Cette fête très populaire existait encore à Toulon entre les deux guerres. On trouve des traces de ce rite dans plusieurs villes méridionales et en Dauphiné. Tous les jeunes de la ville se réunissaient et choisissaient un prince d'amour ou un abbé de jeunesse, en général le plus beau et le plus dégourdi des jeunes gens. Il était chargé d'organiser les fêtes, de conduire les jeux et les danses. Pas une cérémonie n'avait lieu sans lui, pendant un an, il était l'égal des notables de la ville. Aux fêtes de juillet, auxquelles s'incorpora ensuite le 14 juillet, puis qui se célébrèrent en juin en se superposant aux rites de la Saint Jean, les jeunes gens sous sa conduite, déposaient sous les fenêtres des jeunes filles élues de leur cœur, de petits pots de fleurs rouges ou violettes de préférence; libre à celles-ci de les briser, de les laisser se dessécher, ou de les rentrer dans leur maison pour en prendre soin. Sous les fenêtres d'autres jeunes filles, réputées revêches ou de mœurs légères, les jeunes gens laissaient des pots de carotte, de fenouil, ou de légumes verts, grave insulte. Comme dans le rituel d'Adonis, les fleurs devaient être violettes ou rouges; il y avait interdiction de donner des fleurs jaunes.
Peut-être dans des temps plus anciens n'offrait-on que des anémones, il n'en existe pas de jaunes.