LA FORCE
Interprétation
1. Il peut paraître paradoxal de représenter la Force sous les traits d’une femme. Ce choix précise la nature du principe symbolisé. Il ne s’agit pas d’une force musculaire et violente mais d’une force intérieure et douce. La force, telle qu’entendue dans la lame, ne constitue pas une propriété physique mais une qualité morale. Si l’on regarde attentivement le personnage, il semble que sa tête et ses mains sont sur ajoutés, un peu comme un masque ou une prothèse. Cette particularité informe que la force n’a pas d’apparence physique : elle n‘est pas reconnaissable de l’extérieur et peu importe le corps qui l’incarne. On pourrait ôter la tête et les bras du personnage pour les remplacer par une autre tête et d’autres bras, cela n’aurait aucune importance. Car la véritable force ne réside pas dans le corps mais dans l’esprit. La pensée des arts martiaux illustre à merveille ce principe. Un Maître de Taekwondo ou de Judo, même s’il est de constitution chétive, peut résister à n’importe quel assaillant, qui l’attaquerait par la seule force de ses muscles. « Telle est la vision subtile du monde. Le souple vainc le dur. Le faible vainc le fort. (Lao-Tseu : « Tao te king », chap XXXVI) ».
Son visage orienté vers la droite indique que c’est un arcane d’expansion, d’évolution et de progrès. Son chapeau rappelle celui du Bateleur et assimile donc l’arcane XI à l’arcane I comme marquant un nouveau départ.
2. L’animal se situe entre le lion et le chien. Selon l’observateur, il est défini soit comme l’un, soit comme l’autre. Sûrement que cette indétermination est due au fait qu’il présente les qualités des deux animaux : la sauvagerie et la puissance du lion alliées à la domesticité et à la fidélité du chien.
L’animal ne représente pas un élément extérieur mais symbolise plutôt la dimension instinctive et pulsionnelle de l’être humain. Selon Jung : « l’animal, qui est dans l’homme sa psyché instinctuelle, peut devenir dangereux, lorsqu’il n’est pas reconnu et intégré à la vie de l’individu. L’acceptation de l’âme animale est la condition de l’unification de l’individu, et de la plénitude de son épanouissement ». (C.G. Jung : « L’homme et ses symboles »)
L’animal, incarnant selon sa représentation une qualité ou une faiblesse humaine, joue un grand rôle dans le Tarot. On le retrouve dans les arcanes :
o L’Impératrice et l’Empereur, en tant qu’emblème (aigle)
o Le Chariot, en tant que compagnon de l’homme et expression des organes des sens (chevaux)
o La Roue de Fortune, en tant que caricature de l’être humain (les trois animaux mythiques attachés à la Roue)
o La Force, en tant qu’incarnation des passions et des désirs (le lion)
o Le Diable, en tant que matérialisation d’un développement instinctuel (l’hybride)
o L’Étoile, en tant que représentation de l’âme individuelle (l’oiseau)
o La Lune, en tant qu’expression du mental, de la conscience et de la pensée imaginative (l’écrevisse)
o Le Monde, en tant qu’obtention d’un équilibre parfait dans le quaternaire sacré (le taureau, l’aigle, le lion)
o Le Mat, en tant que manifestation des pulsions agressives (le chien)
De nombreuses traditions, religieuses ou mythologiques, s’appuient sur les animaux pour exprimer et suggérer des principes. L’hindouisme, la religion celtique, le christianisme, s’étayent sur ce symbolisme. Dans l’ancienne Égypte, l’animal était divinisé, vénération qui confinait au zoomorphisme.
« Nous voyons les choses sous l’angle de la puissance, qui peut, de l’intérieur, donner rang de divinité à l’homme et à l’animal, mais aussi à la plante ou à l’objet, en sorte que ni l’animal, ni même le végétal ou l‘inorganique ne cessent jamais d‘être dieu en puissance... Nous pensons que théologiquement les représentations semi humaines des dieux sont la figuration, caractéristique de la mentalité égyptienne, d’une pensée qui accepte l‘homme sans rejeter l‘animal. Nous voyons donc en elles le premier grand exemple de conciliation intellectuelle de l‘inconciliable dans la théologie égyptienne ».
Nous pouvons encore évoquer le totémisme, dans lequel la psychanalyse a vu l’expression des pulsions libidinales.
3. L’acte qui s’accomplit est de première importance. La femme ouvre la gueule du lion. On pourrait apparenter cette scène à un exercice de dressage, dans lequel l’être humain soumet l’animal à sa volonté. Cependant, comme toujours lorsqu’on se livre à un travail d’interprétation, il est nécessaire de prendre en compte tous les éléments de la carte.
Premièrement, on observe l’absence totale d’objets ou d’attributs. L’acte se réalise directement, sans recours à des éléments extérieurs. Pas d’armes donc pour intimider ou assurer son autorité : ni fouet, ni bâton. Aucune promesse de récompense non plus. Il n’y a que la femme et l’animal. C’est donc par sa seule personne qu’elle exerce cette influence.
Deuxièmement, la femme ne semble pas fournir d’efforts. Elle remplit sa tâche avec une facilité déconcertante. On note le peu de puissance, que l’on ressent dans ses mains, puisqu’elle parvient à maintenir ouverte la gueule de l’animal seulement du bout des doigts. De plus, son regard est détourné comme si aucun effort mental non plus n’était exigé.
Troisièmement, l’animal ne manifeste aucun signe de lutte ou d’opposition. Il semble consentant, participant pleinement à l’acte. Il n’est pas menaçant pour la femme. Aucune chaîne ne l’attache : ni collier, ni laisse. Enfin, il s’appuie sur la femme en signe d’abandon. Se reposer ou se laisser aller contre quelqu’un constitue une marque de confiance.
Le Nom
C’est : « La Force »
Définition du Larousse : « Toute cause capable d’agir, de produire un effet // Vigueur physique // Force d‘âme, courage, fermeté »
Après la Justice, c’est la deuxième vertu figurée dans le Tarot. Elle se définit donc comme une qualité nécessaire à développer. De même qu’il convient d’être juste, il convient d’être fort. Bien sûr, en tant que vertu, elle ne représente pas la force physique mais la force intérieure. Nous essayerons donc de définir ce que signifie : « être fort » lors de l’étude du sens initiatique.
Sens initiatique
Du point de vue initiatique, l’arcane XI s’articule sur deux axes :
la domination des instincts
la souplesse comportementale.
La domination des instincts :
de nombreux commentateurs font référence à la notion de maîtrise intérieure. Dans cette perspective, la Force symbolise le triomphe de l’esprit sur le corps. En effet, selon toutes les traditions religieuses ou ésotériques (christianisme, islam, judaïsme, hindouisme, bouddhisme, taoïsme, etc...), la spiritualité passe par le contrôle des sens. Selon les écoles, la voie est plus ou moins dure. Mais sans évoquer l’ascétisme, il s’agit toujours pour l’homme, aspirant à l’éveil, de devenir sujet et non pas objet de ses désirs. L’arcane XI, de par son symbolisme, indique bien cet état de maîtrise : la femme (le mental ou la raison) agissant sur l’animal (les sens ou la passion). Cependant, la nature de l’action est fondamentale. Car comme nous l’avons déjà souligné, il n’y a pas violence. Le contrôle doit être doux. La femme ne plie pas durement l’animal à sa volonté mais elle réalise avec lui, entendu avec son consentement, l’opération consistant à lui ouvrir la gueule. Ils ont convenu d’un accord tacite. Il ne s’agit donc pas de contraindre son corps, ses désirs ou ses sens aux exigences de sa conscience mais plutôt de vivre en bonne harmonie, de réaliser l’union du corps et de l’esprit. En ouvrant la gueule de l’animal, elle accomplit effectivement un acté contre nature. L’animal, qu’il soit lion ou chien, ne se laisse pas ainsi traiter. Logiquement, il doit s’opposer. Pour parvenir à lui ouvrir la gueule, deux solutions se présentent : le forcer, en le violentant et en violant ses droits, ou lui faire accepter, même plus lui faire apprécier, l’attitude à laquelle on souhaite l’amener.
Dans l’arcane XI, c’est le second comportement qui est adopté. Il faut bien en effet que l’animal soit d’accord pour ne manifester aucune opposition, plus même pour participer pleinement à l’action. Mais, cette scène extérieure n’est que l’illustration concrète d’un phénomène intérieur; la femme agit ainsi sur l’animal qui se trouve en elle, c’est-à-dire sur ses instincts, ses pulsions, ses désirs.
Un autre point est important, c’est la survie de cette dimension pulsionnelle. La femme ne tue pas l’animal : il ne s’agit donc pas de supprimer tout désir, tout sentiment ou toute émotion. Cet aspect est essentiel car on a souvent vu, dans certains courants religieux durs, la spiritualité opposée à la matérialité. Le corps, les organes des sens, les désirs sont supposés empêcher toute possibilité d’évolution spirituelle. Or, on le voit dans l’arcane XI, la maîtrise ne consiste pas en la mise à mort de la dimension physique, instinctuelle et émotionnelle. Bien au contraire, il y a coexistence, cohabitation dans l’harmonie, de l’esprit et du corps. La Force ne réside pas tant dans la domination des instincts que dans l’absence de soumission à ceux-ci. Ce n’est pas l’existence du corps ou des désirs qui constitue un obstacle à l’élévation mentale mais c’est l’asservissement aux sens qui freinent toute progression. Comme le souligne Oswald Wirth :
« la maîtrise vitale exige que les forces qui tendent au mal soient commuées en énergies salutaires. Ce qui est vil ne doit pas être détruit, mais ennobli, par transmutation, à la manière du plomb qu’il faut savoir élever à la dignité de l’or ».
Le choix de l’animal n’est pas neutre : le lion représente l’aspect dangereux que peut revêtir le corps si l’on est soumis, tandis que le chien s’identifie au caractère domesticable des instincts.
La souplesse comportementale :
elle constitue l’autre aspect de l’arcane. En effet, il contient une autre signification majeure. C’est celle de la capacité à jouer l’un ou l’autre rôle. Dans la scène, il n’y a pas que la femme qui incarne la force, il y a aussi l’animal. Là, nous arrivons à la définition de la vertu : « être fort », c’est certes être comme la femme de l’arcane XI mais c’est également (et à la fois) être l’animal. En fait, sur un plan philosophique, l’un n’est pas plus fort que l’autre. Car, pour instaurer une telle relation d’harmonie et de confiance, il est nécessaire d’avoir le même degré d’évolution, c’est-à-dire de posséder les mêmes qualités. Si la femme est « forte » parce qu’elle parvient à accomplir son acte sans agresser l’animal, celui-ci est « fort » pour comprendre et accepter ce qui lui est demandé. Il pourrait s’opposer, alors qu’il s’abandonne. Lorsque deux éléments sont en présence, chacun participe à sa manière à l’œuvre accomplie. La force de l’animal est l’humilité. Dans cette mesure, « être fort », ce n’est pas être l’un ou l’autre, c’est être l’un et l’autre. Il faut savoir diriger et suivre, il faut savoir agir et ne rien faire, il faut savoir parler et se taire. La véritable force réside dans la capacité de passer sans effort de l’un à l’autre comportement.
Sens psychologique
L’arcane XI, sur un plan psychologique, renvoie à la maîtrise des instincts. Il affirme la puissance de l’homme, non pas sur la nature, mais sur sa propre psyché. Il représente la force de la volonté ainsi que la puissance mentale. Mais, cette domination des pulsions ne se fait pas dans un durcissement, mais dans la compréhension des désirs. Il importe de découvrir ce qui alimente un désir, avant de vouloir le supprimer. Par exemple, la boulimie ou la toxicomanie, ou tout autre trouble du comportement, révèle une faille dans la constitution du Moi. Le corps, ou les pulsions libidinales, devient ainsi menaçant, non seulement pour l’équilibre physique mais également pour l’équilibre psychique. La Force nous montre la voie à suivre, qui n’est pas réponse violente, mais communion. Il ne s’agit pas de s’opposer aux désirs, mais de les comprendre, afin de les accepter ou de les réduire. Toute réaction contraignante se révèle inadaptée, en ce qu’elle génère des conflits (priver, par exemple, son corps de nourriture). Au lieu de favoriser une union psychosomatique, on oppose alors le corps à l’esprit (l’un devenant supérieur à l’autre, c’est-à-dire l’un dirigeant l’autre).
Ce qui se révèle significatif, dans les impressions personnelles livrées sur la carte, c’est l’élément auquel l’individu s’identifie. Il peut, en effet, se reconnaître dans la femme, avoir le sentiment d’exercer un contrôle sur sa vie, ou se reconnaître dans l’animal, avoir le sentiment de subir une autorité supérieure ou le poids d’une situation. Cette projection, dans l’un ou l’autre élément, met en évidence la manière dont le sujet se définit.
L’observateur peut également reconnaître, à première vue, l’instauration d’un rapport de force, l’établissement d’une relation dominant dominé. La lame prend sens alors comme révélant une situation conflictuelle. Un regard superficiel, dans lequel on ne prend pas conscience de l’absence de fouet, de la douceur de l’acte accompli, conduit à ressentir une contrainte, d’autant plus douloureuse si l’individu, dans sa propre vie, se perçoit soumis. Cependant, le Tarot de Marseille, par l’union établie entre la femme et l’animal, réduit ce type de projection. Par contre, d’autres tarots lui donne toute son acuité, car le lion y apparaît menaçant, féroce et donc dangereux.
Le Mythe
Dans le tarot de Marseille, la Force est figurée par une femme qui maîtrise un lion, contrairement à d’autres jeux de tarots et aux représentations cabalistiques de l’astrologie ancienne, qui, eux, reprennent le mythe de Gilgamesh ou d’Héraklès. Mais une femme fait mieux comprendre qu’il ne s’agit pas de démontrer sa force physique, mais de dompter ses instincts, de les dominer par l’esprit. Elle ouvre la gueule du lion mais ne le tue pas, car comment vivre sans l’autre partie de soi-même ? Gilgamesh, en affrontant le taureau sauvage, ou Héraklès, le lion de Némée, prend conscience de ses instincts vitaux et les domestique. C’est pourquoi le mythe de Gilgamesh continue à vivre dans cet arcane du tarot.
Le Bateleur, en arrivant à cette carte, va devoir, comme Gilgamesh, triompher par l’esprit de la partie animale qui reste en lui.
La Force et le mythe de Gilgamesh
Il y a très, très longtemps, lorsque s’arrêtèrent enfin les pluies du grand déluge, une des premières terres à émerger fut la Mésopotamie. Les hommes y construisirent des villes. La plus belle fut Ourouk, et Gilgamesh, le héros de la première épopée, régna sur elle. Écrite environ quatre mille ans avant notre ère, cette épopée est connue presque entièrement par des fragments sumériens et surtout par la version akkadienne retrouvée dans la bibliothèque d’Assurbanipal, à Ninive.
Gilgamesh régnait donc sur Ourouk et sa force était si prodigieuse que ses sujets le considéraient presque comme un dieu. Incontesté, tyrannique, il faisait peser la peur sur son royaume, “ne laissait pas une vierge à sa mère”, et envoyait à la mort les jeunes gens dans les combats. Le peuple pria Ishtar d’inspirer son roi; celle-ci confectionna avec de l’argile un être sauvage, couvert de poils, à la chevelure hirsute et abondante. Son apparence physique, plus proche de la bête que de l’homme, reflétait l’âme de Gilgamesh, mais Ishtar lui fit le cœur bon et le regard rempli d’innocence. Elle le conduisit sur terre. Il vécut en parfaite harmonie avec la nature. Il aimait la compagnie des bêtes, se nourrissait d’herbes et, lorsqu’il engageait des combats fraternels avec les lions, il en sortait souvent vainqueur.
Ishtar, avant de le quitter, avait fait vibrer son nom : "Enkidou” Un jour, un chasseur qui guettait un troupeau de gazelles le vit se battre avec des lions; il en fut si étonné qu’il retourna vite à Ourouk et, se jetant aux pieds de Gilgamesh, il lui dit : “Seigneur, il existe un homme plus fort que toi, il tient entre ses mains la gorge du lion et de l’ours, il boit aux rivières avec les gazelles et le renard. Seigneur, tu es semblable au taureau sauvage, mais lui est comme le lion, il a déjoué mes pièges, enlevé mes filets pour délivrer les bêtes et il me prive de toute nourriture. Seigneur, aide-moi.”
Gilgamesh ressentit un grand trouble. Il prit conseil de ses prêtres et rappela le chasseur. « Retourne dans la forêt, emmène avec toi la courtisane sacrée et trouve l’homme qui vit comme un fauve. Sa puissance me dérange, fais qu’il revienne captif ».
Le chasseur et la courtisane attendirent dans la forêt, près de la source, un jour et une nuit avant qu’Enkidou n’apparaisse. Alors la femme quitta ses vêtements, dénoua sa chevelure, répandit sur son corps des parfums et se montra. Enkidou, rendu fou par sa beauté, la posséda six jours et six nuits. Lorsqu’il se releva, les bêtes ne le reconnurent plus et s’enfuirent devant lui. Il découvrit la tristesse. Mais la courtisane lui dit : « Je t’ai donné la sagesse et je vais te conduire dans une ville qui te paraîtra aussi belle et aussi désirable que mon corps qui t’a initié. Là gouverne un roi qui est comme un taureau sauvage et qui attend ta venue. - Emmène moi, fille au corps parfait, lui répondit Enkidou, je veux défier ton roi et crier dans toute la ville que je suis le plus fort ». Dans son cœur, la violence et l’orgueil étaient nés. Cette nuit-là, Gilgamesh rêva d’un compagnon fidèle et plein de forces qui lui sembla être un autre lui-même. Enkidou entra dans Ourouk et alla vers le temple pour en barrer l’entrée. Alors les tambours résonnèrent et le peuple s’écria :
Pareil à Gilgamesh, il est bâti
Mais plus petit de taille
Et plus fort d’ossature.
Il est le plus fort de la plaine
Il est d’une grande vigueur
Il a grandi en tétant le lait des bêtes sauvages
Dans le désert
Maintenant dans Ourouk
Le bruit des armes ne cessera plus.
La bataille entre Gilgamesh et Enkidou fut terrible, le peuple, immobile, attendait l’issue. Le combat dura de la tombée de la nuit à l’aube et Gilgamesh fit toucher terre à Enkidou. Lorsque ce dernier se releva, les deux héros s’embrassèrent et se jurèrent amitié jusqu’à la mort. Gilgamesh avait réuni les deux côtés de sa nature, le taureau s’unissait au lion. Ishtar les envoya combattre dans la forêt des cèdres le géant Humbaba, le gardien des arbres. Les anciens dirent à Gilgamesh avant de le voir partir :
Gilgamesh, ne compte pas
Seulement sur ta force
Que tes yeux soient grands ouverts.
Arrivés dans la forêt, le roi dit à son compagnon, alors qu’ils se sentaient oppressés et pleins d’angoisse :
Seul on ne peut vaincre
Mais deux ensemble le peuvent
Deux jeunes lions sont plus forts que leur père.
Pour défier le géant, ils coupèrent le grand chêne sacré. Humbaba passa à l’attaque mais les vents du Nord et du Sud, toutes les brises de la terre se levèrent pour l’aveugler; il fut tué par Gilgamesh et Enkidou dans un terrible tourbillon de poussière.
Ishtar, devant cet exploit, proposa à Gilgamesh son amour. Mais celui-ci refusa en lui rappelant le sort funeste de son amant (Tammouz). La déesse en colère lui envoya un taureau sauvage; les deux compagnons le tuèrent et le dévorèrent. Alors Ishtar, criant au sacrilège, fit mourir Enkidou. Celui-ci s’étendit sur le sol, sentant un mal gagner son corps et son esprit; il maudit la courtisane qui lui avait fait perdre son innocence. Enkidou représente la vie primitive; après l’éveil par la femme et les épreuves de l’initiation, son conscient n’a plus besoin de son aspect animal, il doit mourir. Comme il est dur et dangereux d’oublier ses instincts vitaux, Gilgamesh pleure son double et lutte pour garder son autre lui-même. Il descend aux enfers y chercher la plante d’immortalité, en vain. En revanche il apprendra d’une femme “la cabaretière divine”, celle qui donne à boire aux dieux, son destin d’homme :
Où vas-tu Gilgamesh ?
La vie que tu cherches
Tu ne la trouveras pas.
Flatte l’enfant qui te tient par la main.
Réjouis l’épouse qui est dans tes bras.
Voilà les seuls droits que possèdent les hommes.
Héraklès, la réplique grecque de Gilgamesh.
Le mythe d’Héraklès reprend, dans le panthéon grec, celui de Gilgamesh. Fils de Zeus et d’une mortelle, Alcmène, il eut, dit Hésiode dans la Théogonie, un frère jumeau, souvenir d’Enkidou; mais ce double disparut vite de sa légende. Héraklès fut chargé de douze travaux; chacun représente une étape initiatique dont le héros sort vainqueur.
L’épreuve qui nous intéresse est celle de son combat avec le lion de Némée. Elle a la même signification que la lutte de Gilgamesh contre le taureau sauvage, la domestication des instincts primordiaux.
Nous retrouverons Héraklès plus en détail avec l'arcane XIV du tarot, la Tempérance.
Survivances populaires
Le moine et le lion :
Avec les années, les mythes se dégradent. L’influence de la religion dominante les mutile également. La légende de saint Jérôme cependant garde beaucoup de parenté avec celles de Gilgamesh et d’Héraklès. Ce moine lisait Cicéron le jour et Platon la nuit, dit Jacques de Voragine dans La Légende Dorée. Il vivait à Bethléem, dans un monastère. Un jour qu’il se promenait avec d’autres moines dans la cour du couvent, un lion vint vers eux en boitant. Tous s’enfuirent, sauf saint Jérôme qui accueillit le lion comme un invité et le soigna en lui retirant de la patte l’épine qui le blessait. Par la suite, le lion le suivit partout comme un animal apprivoisé; il gardait les ânes, les conduisait et les ramenait des champs, comme un chien fidèle. Quand saint Jérôme s’éteignit, le lion mourut à la même minute, en 390 de notre ère. L’histoire rappelle que les désirs et les instincts servent à ceux qui les dominent.
Héraklès en Provence :
Beaucoup de sources et de lieux-dits portent le nom de ce héros de Provence : la source d’Hercule, la pierre d’Hercule, etc. Dans une légende du pays avignonnais, Hercule, c’est-à-dire Héraklès dans les pays de civilisation romaine, rend de multiples services au peuple provençal et surtout le délivre d’un géant aux cent mille bras qui barrait la route de Marseille à Aix-en-Provence. Au cours de cette lutte, le héros, sentant ses forces diminuer, appelle à son secours Zeus. Celui-ci lui envoie un vent terrible, venant du Nord (le mistral) qui fait tomber une pluie de pierres sur le lieu du combat. Hercule s’en sert comme projectiles et tue le géant en un endroit où les hommes reconnaissants bâtissent une ville. Pour ce faire, Hercule leur apprend à construire des maisons qui résistent à ce vent dévastateur. Cette légende date du XIIe siècle et raconte ainsi la fondation d’Avignon. Comme quoi le mistral peut parfois rendre des services !