L'IMPÉRATRICE
Interprétation
1. L'IMPÉRATRICE, de par son attitude, présente une certaine passivité qui n'est pas du même ordre que celle de la Papesse. Elle n'est pas inhibition ou intériorisation mais plutôt jouissance et présence. Elle repose sur un trône couleur chair symbolisant ainsi que son pouvoir s'exerce sur le plan humain.
2. Son corps orienté de face actualise le personnage. L'arcane concerne le présent, décrivant l'aspect éphémère des principes qu'il énonce. L'Impératrice ne confine pas à l'éternité, ou même à la durée; elle ne constitue qu'un passage, qu'une expérience nécessaire, positive à condition de ne pas s'attacher aux joies illusoires qu'elle propose.
3. Son visage se tourne vers l'avenir dans une projection dans le temps, ce qui suppose une volonté d'ascension, une ambition matérielle, un désir de conquête. D'autre part, elle regarde l'arcane qui lui succède, c'est-à-dire l'Empereur, son époux. Est- ce qu'elle veille sur lui ou est-ce qu'elle le surveille ? On reviendra par la suite sur cette question.
4. Le bouclier représente l'instrument par lequel l'homme se protège, se défend. L'aigle, figurant dessus, symbolise le pouvoir, la gloire, la puissance. Dans de nombreuses traditions et depuis des temps immémoriaux, on confère à l'oiseau ces qualités en référence au rang royal qu'il occupe et à sa capacité de défier le soleil : son regard perçant supporte l'éclat de l'astre. Il constitue un symbole si considérable qu'il n'est point de récit ou d 'image, historique ou mythique, dans notre civilisation comme dans tant d'autres, où l'aigle n'accompagne, quand il ne les représente pas, les plus grands dieux comme les plus grands héros.
Il est l'attribut de Zeus, du Christ, la monture de Vishnu, l'emblème de César et de Napoléon. Cependant, comme tout symbole, il repose sur une ambivalence et oppose, à son interprétation diurne, une signification obscure et négative. Il exprime, par le saisissement sans pitié des proies, qu'il maintient dans ses serres, l'idée d'une volonté farouche et tenace, alliée à une force invincible. Il devient alors rapace cruel.
Entourant ainsi son bouclier de son bras droit, l'Impératrice prouve qu'il lui est nécessaire. Or, si se défendre est, à ce point, indispensable, c'est bien qu'elle se sent, ou même qu'elle se sait, vulnérable. Sous son apparente solidité, ne révèle-t-elle pas une faille, une fragilité transparaissant dans l'acte même de se protéger ? D'autre part, la main droite représente toujours, et cela est un principe valable pour toutes les lames, la polarité la plus investie : c'est-à-dire que l'objet tenu ou l'acte accompli par la main droite à une puissance supérieure à l'objet tenu ou l'acte accompli par la main gauche.
5. Elle tient son sceptre d'une manière négligente, comme si son bras manquait de force pour soutenir son poids. De ce fait, le sceptre repose en partie sur son épaule. Il est constitué du globe que surmonte la croix, symbolisant le Ciel qui domine la Terre, Dieu, les hommes, la spiritualité, la matière. Mais, ici, on observe une séparation des deux mondes : une ligne brise la continuité entre le globe et la croix, comme si la communication était empêchée ou inexistante.
6. La dominante bleue en fait un être essentiellement passif, malgré sans doute un désir d'activité (couronne et jupe rouges). Sous son apparente tranquillité, l'impératrice est emplie d'une énergie débordante. Cette énergie est en grande partie concentrée au niveau des jambes, traduisant une activité motrice potentielle mais inexploitée du fait de la position assise du personnage.
7. La couronne lui garantit le pouvoir conféré par son titre et ses attributs (bouclier et sceptre). Sa forme triangulaire induit une élévation intellectuelle et se rapporte au ternaire dont l'Impératrice est le symbole. Le rouge, présent en son centre, évoque la même énergie qui figure à l'autre extrémité du corps, les pieds. C'est pourquoi, l'impératrice est plus active qu'il n'y paraît, mais d'une activité que l'on peut qualifier de passive. Il y a, chez elle, une différence évidente et renforcée entre l'Etre et le Paraître.
8. Les cheveux blancs lui donnent maturité et expérience. Leur longueur se rapporte à la force dont ils sont la représentation. Le fait qu'ils soient attachés intervient comme une volonté d'affirmation de soi. Ils ne sont pas tenus par des chaînes ou des cordes, ni ordonnés, mais laissés libres.
De plus, les cheveux servent le désir de séduction du personnage. L'Impératrice n'a de réalité et d'existence que par rapport à l'extérieur. Gouverner n'est possible qu'à la condition expresse d'avoir des sujets, c'est-à-dire un public potentiel. Or, tout commandement s'allie à une volonté de plaire. La figure royale ne désire pas seulement être crainte, mais elle sollicite également l'admiration et l'amour d'autrui. S'opposant en ce point à la Papesse, l'impératrice incarne la femme séductrice et séduisante.
9. L'Impératrice est l'ambiguïté même : à la fois active et passive, forte et vulnérable, puissante et fragile, féminine et masculine.
Ses longs cheveux lui confèrent une certaine féminité, en faisant d'elle une séductrice usant de son charme, alors que d'un autre côté, la pomme d'Adam, signe distinctif attribué à l'homme, portant le nom du premier, la virilise.
Le Nom
C’est : «L'Impératrice». Définition du Larousse : « Femme d'un Empereur // celle qui gouverne un empire».
Le deuxième terme de la définition est clair et conforme à l'image : l'arcane III nous montre bien une femme gouvernant. C'est une figure royale et elle en possède sans conteste les attributs. Mais plus intéressant est le premier terme de la définition car il définit l'Impératrice en référence à l'Empereur. Son statut lui est donc donné par son époux. Elle le doit à quelqu'un. Ce n'est pas dans son être que se définit son identité mais dans sa fonction d'épouse. Il est vrai que cela est issu d'une conception patriarcale : l'homme intervient comme garant pour la femme. Dans les sociétés matriarcales, au contraire, la femme ne possède pas une identité par rapport à l'homme. Mais, il importe, pour une bonne lecture symbolique, de tenir compte du contexte historico-culturel dans lequel le Tarot est né. Il définit ainsi l'Impératrice tributaire et dépendante de l'Empereur.
Sens initiatique
Il convient, plus que jamais, avec l'arcane III, de dissocier l'aspect initiatique (porteur d'un message) de l'aspect divinatoire (définissant une situation). Sur le plan phénoménal, l'événement, décrit par le troisième arcane (accession au pouvoir), est considéré comme positif et heureux. Mais, la survalorisation du pouvoir, dans l'attachement à l'autorité, peut se révéler néfaste; c'est en cela que se situe la différence entre le sens initiatique, qui prévient de la relativité des choses, et le sens divinatoire, qui ne définit que l'événement, et non pas ses conséquences.
L'Impératrice s'articule donc sur la notion de pouvoir. Elle incarne la dimension nocturne et négative de l'Empereur. Ces deux lames constituent, en effet, les deux faces d'une même médaille : celle de l'autorité. Cependant, l'Impératrice nous montre la vulnérabilité sous la force apparente, l'illusion de l'être humain, qui s'imagine tout maîtriser simplement parce qu'il est détenteur d'attributs royaux.
Son identité est le fruit de ses possessions matérielles (bouclier, sceptre, trône, couronne) et affective (épouse de l'Empereur). Elle n'existe pas par elle-même mais par rapport aux objets qui l'entourent et au titre qu'elle porte. Leur perte équivaudrait à l'anéantissement de sa personne. Elle n'est qu'une image, qu'un reflet. Le pouvoir la fragilise; elle paraît ne pas avoir suffisamment de force pour tenir le bâton sacré. Elle devient elle-même objet, alors que l'Empereur s'affiche comme sujet. Tout l'enseignement initiatique du couple impérial réside dans leur différence. L'évolution se fait dans la progression de l'un à l'autre. L'impératrice, dans sa signification cachée, nous apprend que le pouvoir n'est rien tant qu'il ne procède pas de son être intérieur. Elle représente les menaces latentes, se révélant dans le fait qu'elle est enfermée, entravée dans son mouvement par des attributs trop pesants, attachée à un rôle qui devient un masque.
L'autorité est intérieure ou elle n'est pas.
Sens psychologique
L'arcane III représente l'Épouse, la Femme, la Mère. Contrairement à la Papesse, il révèle la féminité et donc la sexualité du personnage. Il figure, en outre, non plus une autorité morale et spirituelle, mais une autorité sociale et matérielle. L'Impératrice, de ce fait, paraît plus humaine, et donc permet plus facilement l'identification.
Elle représente certes le pouvoir; mais plus encore, la difficulté de gouverner sa propre personne. Les attributs manifestent les potentialités pour assurer son autorité sur sa vie et sur les autres mais leur maniement exige une expérience que l'Impératrice ne semble pas encore posséder. De la même manière, il est souvent difficile de régner sur son existence, même si l'on en possède les moyens matériels ou intellectuels.
Après la formation du Moi (le Bateleur) et la mise en place du Surmoi (la Papesse) il reste la capacité à concilier l'un et l'autre; mais surtout à s'affranchir d'une conscience morale trop lourde ou trop rigide. L'Impératrice témoigne d'une certaine dépendance vis-à-vis de ses objets et de son époux; en cela, elle évoque la difficulté de se libérer du rôle donné, du poids de la réalité et des références socio - culturelles.
Voici encore une femme, moins massive que la précédente, plus séduisante pourrait-on dire.
Le Mythe
L'Impératrice, autre aspect de la grande mère, apporte l'intelligence parfaite à la nature, elle donne une grande lucidité, mais possède une certaine froideur, de la dureté. Ishtar, elle aussi autre facette de la grande mère, ne crée pas le monde, elle en essaie le pouvoir. Déesse babylonienne de la fertilité et des combats, guerrière farouche, elle fut chantée vers 2 500 avant notre ère dans : La Descente aux enfers d'Ishtar. Double, imprévisible, parfois plus femme que déesse, froide également, cérébrale dans son côté guerrier, elle règne sous les deux aspects de vierge au combat et de courtisane sacrée et féconde. C'est pourquoi son mythe continue à vivre dans cet arcane du tarot.
Le Bateleur, en arrivant à cette carte, rencontre l'imagination créatrice de toutes les forces féminines qu'il porte en lui.
L'IMPÉRATRICE et le mythe d'Ishtar
Les statues archaïques connues d'elle la représentent avec une fine barbe, celle qui décorait le menton des morts, pour rappeler qu'elle a la maîtrise de ce royaume, par sa sœur Allata qui règne sur les enfers. Son bouclier porte un aigle, symbole de l'air, oiseau des dieux et des rois. Elle tient fermement en main des panthères, animaux représentant la puissance primitive et la beauté. Tout est contradictoire en elle : elle est vierge et prostituée, incestueuse et veuve éplorée. On lui attribue ces mots dans un hymne très ancien : "Je suis une prostituée compatissante". Elle se donne mais ne se possède pas. Ses temples s'élevaient le plus souvent au cœur de la ville dont elle assumait la protection.
Du mariage qu'elle a contracté par l'intermédiaire de sa grande prêtresse et d'un voyageur, elle a mis au monde Tammouz dont elle fait son amant. L'inceste est bien une prérogative des dieux. Parce qu'ils symbolisent la nature naissante et la vitalité périssable, on appelle Ishtar la dame à la pierre verte et son fils - amant, le dieu vert. Lorsque Tammouz meurt à la fin du printemps, Ishtar prend le deuil pourpre des dieux et pleure avec ses prêtresses. Elles se frappent la poitrine, déchirent leurs vêtements. Les hommes se lamentent aussi parce que la terre va subir l'épreuve effrayante de la mort. Rien ne poussera plus, nulle pluie ne fertilisera le sol desséché par l'été. Les hommes seront sans désirs. Jeûne et abstinence vont s'abattre sur la ville.
Pour arracher son amant à la mort, Ishtar va descendre aux enfers chez sa sœur Allata. Pour faire ce voyage en elle-même, cette découverte de toutes ses possibilités, elle est parée par ses prêtresses de ses plus beaux bijoux, des émeraudes principalement; elles lui mettent des plumes légères au menton. Ishtar va frapper aux six portes qui ferment le royaume des ombres. Cinq fois la porte lui est ouverte mais on ne la laisse pas entrer, on la dépouille chaque fois un peu plus de ses vêtements, de ses parures pour qu'à la sixième porte elle se présente devant sa sœur, nue, avec sa seule force intérieure. Elle va ainsi combattre la terrible Allata, gardienne du seuil de l'invisible et elle sortira victorieuse de cette lutte sans merci. Elle délivrera son amant et le reconduira à la lumière du jour pour le solstice d'hiver. Redevenue Ishtar, celle "qui pare le mâle pour la femelle, gui pare la femelle pour le mâle", elle revêtira de nouveau sa tunique verte et ses colliers d'émeraude. On adorait Ishtar sous l'aspect de l'étoile de Vénus le 13 août de notre calendrier. Comme elle était ressuscitée des morts, elle avait pouvoir de vie et de destruction. Les fidèles la priaient de ne pas prendre avec elle, lors de son prochain voyage, les êtres aimés, et de les protéger des tempêtes de l'automne qui arrivait. On l'implorait sous de multiples invocations : "Déesse de l'amour", "amante, sœur, épouse", "déesse des batailles", "souveraine des dieux et des hommes", "déesse des labours", "reine de la mer", "puissance de vie", "dame de la rosée". Mais son titre principal restait la Dame.
Ce jour-là, une jeune fille, belle, était choisie avec soin pour sa pureté, puis conduite au temple pour y être couronnée de fleurs. Elle devait tenir dans sa main un lys ou un lotus. Elle personnifiait la déesse pour une année. On ignore si au moment de la descente aux enfers, cette jeune fille était sacrifiée; mais comme on trouve trace plus tard de la mise à mort d'une biche, emblème de la pureté, on peut le supposer; car bien souvent, là où se fait un sacrifice d'animal, autrefois un être humain était immolé. La jeune fille couronnée devait, pendant la première nuit qu'elle passait dans le temple, s'offrir au premier voyageur qui en franchirait le seuil, symbolisant le dieu Tammouz. Ce jeu sacré assurait la fertilité de la région et la protection de la ville. Avant le lever du jour, l'homme devait avoir quitté le temple, sinon il était massacré.
Ishtar - Aphrodite
La verte Orientale apparaît en Grèce, plus exactement à Chypre, vers le XIIIe siècle avant notre ère. Sur ses statues, il est simplement inscrit "la Dame". Puis sa légende la fait naître à Cythère, île du sud du Péloponnèse, du sang coulant du sexe d'Ouranos mutilé et de l'écume de la mer, entre 1200 et 1100 avant notre ère; elle prend le nom d'Aphrodite et les Heures (les saisons) la conduisent à Chypre. Ses statues la présentent couronnée de fleurs, elle porte des attributs guerriers, dans la main droite elle tient un lotus ou un lys et elle est accompagnée d'un aigle ou d'une colombe.
Hérodote raconte que, près de Paphos (Chypre), au sanctuaire de Paleopaphos, un pèlerinage avait lieu tous les ans. Les femmes couronnées de fleurs se rendaient au temple, les hommes les suivaient. Les prêtresses les accueillaient, les cheveux parés également de fleurs. Chaque femme devait, une fois dans sa vie, passer une ou plusieurs nuits dans le temple jusqu'à la venue d'un voyageur qui la choisirait comme partenaire. Elle s'unissait à lui à l'extérieur du temple, puis revenait s'asseoir, mains sur les genoux, devant la table d'offrandes. L'homme, avant de quitter les lieux, versait une obole qui constituait sa dot si elle était fille, ou qu'elle donnait à la prêtresse personnifiant la déesse cette année là si elle était mariée. Les femmes allaient et venaient dans le temple toute la nuit attendant celui qui remplacerait le dieu; elles ne rentraient chez elles qu'une fois le rite accompli. Hérodote ajoute que "les filles qui étaient jolies s'acquittaient vite de ce devoir, les plus laides devaient attendre deux ou trois ans. La rapidité avec laquelle elles réintégraient leur foyer était une preuve de leur beauté et un honneur pour leur mari".
A Rome, Ishtar - Aphrodite, vénérée sous le nom de Vénus, protège la ville, préside aux adoptions. Le plus souvent, sa grande prêtresse est une orpheline. Mais ce sont surtout les Phéniciens qui répandirent le culte d'Ishtar - Aphrodite dans le sud de la France, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne.