LE DIABLE
Interprétation
1. Le Diable, dans la représentation qui nous est donnée, est fortement sexualisé. La nudité n’est pas propre à ce personnage, car d’autres figures apparaissent partiellement ou intégralement dévêtues comme dans l’Étoile ou le Jugement. Seulement pour ces dernières, le dénuement ne vise pas à sexualiser mais plutôt à symboliser le dépouillement. La sexualité du Diable, elle, est d’un tout autre ordre. D’abord, elle est plus affirmée que chez les autres : le dessin de la poitrine présente un tracé appuyé et inesthétique, tandis que le collant bleu laisse deviner par transparence un sexe masculin. Il ne s’agit donc pas d’un dépouillement physique et spirituel, telle que la nudité de la femme de l’Etoile par exemple, mais au contraire d’un assujettissement au corps, et plus spécifiquement au sexe, comme si même le port d’habits ne pouvait le dissimuler. L’opacité naturelle du vêtement, servant à dissimuler le corps, se fait ici transparence.
Le Diable figure donc le corps sensuel, c’est-à-dire la dimension sexuelle, l'homme de désir. Il apparaît comme possesseur des deux sexes féminin et masculin, et en cela, symbolise l’hermaphrodisme. Il importe, à ce sujet, d’établir avec netteté la différence entre l’hermaphrodisme (arcane XV) et l’androgyne (arcane XXI). Le premier se place sur le plan du phénomène alors que le second se place sur le plan de l'essence. L’hermaphrodisme correspond à la possession réelle des deux sexes, alors que l’androgyne correspond à la possession symbolique des deux sexes. De ce fait, l'un engendre la division et l’autre l’union; l'un s’exerce dans la chair et l’autre dans l’esprit.
Sa ceinture rouge, située au niveau du ventre (la région que les asiatiques nomment le hara), lui confère une très grande énergie vitale. Elle lui donne force et puissance.
2. Le Diable est à la fois mi-homme, mi-femme et mi-être humain, mi-animal. Cette représentation anthropomorphique réaffirme la dimension instinctive du personnage. Il réunit en lui différents attributs : les bois évoquent la conquête, les ailes l’indépendance et les serres la préhension, l'avidité. Le Diable suggère ainsi l’animal qui est en tout être. Si la Force montrait la domination dans l’union de l’animal, c’est-à-dire des instincts, le Diable représente le principe inverse : l'homme devenu à l’image de la bête. Il se trouve dans la dimension primaire.
Succédant à Tempérance, qui présentait une femme ailée, image de l’ange, le Diable illustre la chute et la perte des facultés spirituelles et divines. Ce passage de l'ange au démon se retrouve dans la tradition judéo-chrétienne : les démons étant considérés comme des anges déchus; leur chef étant appelé Lucifer, le Malin ou encore Satan.
3. Par l’épée, le Diable atteste d’une forme d’intelligence. Seulement, l'épée est rudimentaire et consiste uniquement en une lame avec absence de pommeau. Il semble que ce soit la même épée que détenait le personnage placé en haut de la Roue de Fortune. Cela signifie que tout principe vivant est animé par une intelligence, même l’homme primaire, incarné ici. De sa main droite, il semble faire un signe de reconnaissance, comme pour signifier : « Je suis là ». Cette attitude n’est en rien menaçante. Au contraire, elle manifeste un désir pacifique de communiquer. Telle est en effet la loi du Diable : séduire. Son rôle ne consiste pas à effrayer mais plutôt à appeler le monde vers lui. Et c’est bien là, le rôle qu’exercent les sens. De même que le corps, ses agents : les sens, nous procurent du plaisir. Ils nous dispensent des moments agréables. C’est en cela que réside le danger car ils induisent un ressenti positif. C’est en cela qu’ils attachent, emprisonnent et asservissent l’individu.
4. Le visage du Diable apparaît comme grimaçant, sans d’ailleurs être effrayant pour autant. Si on l’observe attentivement, on s’aperçoit que son regard n’est tourné ni vers la droite, ni vers la gauche. Il ne regarde pas non plus en face. Il regarde vers le bas, plus exactement il regarde son nombril. De même que chez l’Impératrice, la pomme d’Adam est accentuée pour démontrer le côté masculin, viril du personnage; de même, chez le Diable, le nombril est très nettement mis en évidence. Or, sur un plan symbolique, le nombril représente l’origine de toutes choses ainsi que le centre du corps. L’expression allégorique : « se prendre pour le nombril du monde » l’illustre à merveille. Dans cette perspective, le Diable fait du « nombrilisme », c’est-à-dire qu’il cède aux penchants narcissiques. On se trouve, dès lors, dans le culte de la personnalité, dans l’amour excessif de soi, dans la sublimation du corps.
5. Le pouvoir qu’exerce le Diable se fait par les jambes, c’est-à- dire par le bas. Il ne gouverne pas avec les mains, puisque ni sa gestuelle, ni l’objet qu’il détient, ne représentent l’exercice du pouvoir. Le sceptre symbolise le pouvoir, pas l’épée. Il ne gouverne pas non plus avec la tête : il ne porte pas de couronne et n’affiche pas un regard autoritaire sur autrui mais plutôt complaisant sur lui-même. Le pouvoir est celui du corps : il domine physiquement le monde, représenté par la demi - sphère couleur chair, sur laquelle il se maintient debout. La position du corps même est active et dominatrice car le Diable ne connaît pas de véritable repos.
L’enclume rouge fait appel à des notions de lourdeur et de pesanteur. Avec le Diable, nous nous trouvons plus que jamais dans le domaine matériel et grossier. Elle est rouge car elle revêt une fonction dynamique. Elle est bien plus qu’un simple objet, elle est l’instrument qui attache, qui relie et retient. Tout part d’elle, de même que le moyeu de la Roue de Fortune est rouge pour signifier le cœur du mouvement.
6. Le Diable n’est pas le seul sujet représenté sur la carte. Deux autres personnages figurent, fruit du dédoublement du Diable. Tous deux sont retenus, par une corde leur enserrant le cou, à l’enclume rouge. Le symbolisme de la corde apparaît à nouveau. Comme pour le Pendu, la corde attache, lie et enferme. Elle ôte la liberté de mouvement et porte atteinte à l’autonomie individuelle. Elle constitue une limite. Ainsi, les deux personnages sont attachés au Diable par l’intermédiaire de l’enclume.
7. Leur sexualité est moins apparente que celle du Diable; on croit cependant reconnaître un homme et une femme. Si leur maître réunit les deux sexes, ils se retrouvent en bas séparés. Eux aussi sont pourvus d’attributs animaliers. Ils sont à l’image du Diable car le Diable ne peut dominer que ceux qui sont à son image, que ceux qui lui ressemblent. S’ils sont soumis à cette instance supérieure et maléfique (voir nom), c’est du fait même de leur involution. S’ils étaient d’une autre nature, le Diable ne pourrait les posséder ou les assujettir.
8. De même que chez le Pendu, leurs mains sont invisibles, comme tenues attachées dans le dos. Ils manifestent l’impuissance. Aucune action constructive ou créative ne leur est possible : l’enfant ne pouvant être conçu que dans l’union de l’homme et de la femme, ici séparés.
Cette Lame suit la Tempérance qu’elle a pour effet de matérialiser. L‘éternel recommencement de la Tempérance se fait dans le plan moral, le Diable le porte dans le plan humain.
L’analyse de Paul Marteau résume parfaitement la valeur du nombre. On peut néanmoins approfondir cette étude par la réduction du quinze. 1 + 5 = 6, c’est-à-dire à l’Amovreux, sixième arcane du Tarot. Le nombre seul n’alimente pas uniquement cette comparaison; le graphisme y contribue également. En effet, l'Amovreux nous présente, tout comme le Diable, une triade. Seulement, dans l’arcane VI, les personnages sont placés sur un même plan d’égalité, de manière linéaire; alors que, dans l’arcane XV, le Diable domine les deux autres. L’Amovreux, personnage central et actif, se trouve entre les deux femmes; le Diable, personnage central et actif, se trouve au-dessus, au-dessus des deux diablotins : et c’est là que réside toute la différence. Cette dernière est considérable au niveau de la composition du ternaire :
- L’Amoureux incarne le 3 qui doit devenir 2
- Le Diable incarne le 1 dominant le 2
Si le premier présente la confrontation au choix, épreuve difficile mais transcendante; le deuxième exprime la volonté de se soustraire à cette épreuve dans la domination. L’Amovreux doit accepter de sacrifier, de perdre, d’abandonner; le Diable désire tout garder, tout conserver, tout posséder. Aussi, il symbolise la tentation de céder à la facilité : préférer avoir qu’être.
Si l’on considère à présent, le quinze composé de l’addition de deux autres nombres, on peut, comme le propose Paul Marteau, penser à la formation 10 + 5. L’organisation de l'arcane concourt à ce rapprochement. En effet, des points de recoupement existent entre le Pape et le Diable : l’un s’opposant à l’autre dans l’imitation. Dans ces deux lames, on retrouve une même disproportion : le Pape et le Diable apparaissent démesurément grandis par rapport aux autres personnages. Ils sont imposants et massifs. Seulement, l’un est debout pour assurer sa domination (actif), l’autre est assis, son autorité lui est donnée par autrui, il la reçoit (passif).
La comparaison ne s’arrête pas là. Dans sa main gauche, le Pape tient une croix papale, caractère religieux et sacré; le Diable, lui, tient une lame d’épée, expression d’une intelligence existante mais rudimentaire. De sa main droite, le Pape fait un signe de bénédiction, il accorde et pardonne; le Diable, lui, fait un signe de salut ou de reconnaissance, il appelle, attire.
Le Nom
C’est : « Le Diable »
Définition du Larousse : « Démon//Esprit du mal qui s ‘oppose à l’esprit du bien ».
Une fois encore, le Tarot de Marseille, par la dénomination de l'arcane, se situe dans la tradition judéo-chrétienne. Cependant, portant d’autres noms, la figure démoniaque se retrouve dans toutes les croyances : démons, satyres, méduses, etc.
La définition stipule que le Diable existe en s’opposant. Ce fait est d’importance car sa réalité ne lui est donnée qu’en référence à son contraire : Dieu. Il est le Mal qui s’oppose au Bien. Sans Dieu, il n’y aurait pas de Diable; c’est-à-dire que sans croyance divine, la croyance aux démons ne pourrait exister. Simplement parce que le Diable n’est qu’une déformation; non pas une erreur, mais plutôt le choix d’une voie négative.
En s’écartant du plan strictement religieux, le Diable symbolise le danger qui réside en tout être de s’abandonner à la facilité, de développer non ses qualités morales mais ses passions négatives.
« Voici la triple porte de l‘enfer qui détruit le Soi : libido, colère et aussi convoitise; on doit renoncer a cette triade ». (La Bhagavad-Gita) « Pas de plus grande erreur que d’approuver ses désirs. Pas de plus grand malheur que d’être insatiable.
Pas de pire fléau que l’esprit de convoitise » (Lao-Tseu, chap XLVI)
Si le Diable figure dans le Tarot, aucune lame ne répond au nom de Dieu. Certainement, parce que l’entité cosmique ne peut être représentée. Le Diable est de chair, Dieu est d’esprit. Cependant, malgré cette absence d’ailleurs tout à fait logique, on peut lui confronter deux arcanes : le Pape (se reporter à l’étude du nombre quinze) qui figure le représentant divin sur terre et la Maison-Diev (comprenant le vocable Dieu) qui représente la prise de conscience du divin dans la douleur.
Sens initiatique
L’arcane XV présente une ambivalence de sens. Sa portée initiatique est négative alors que sa portée divinatoire est positive. Ce dualisme s’explique par le fait que le Diable incarne un danger mais non une fatalité. Il représente, de même que les autres arcanes, une étape dans l’évolution individuelle. L’essentiel réside dans la capacité ou l’incapacité de le dépasser : soit, c’est un passage (expression positive), soit c’est un arrêt (expression négative).
Le Tarot, finalement, fait intervenir le Diable bien tardivement. On peut s’étonner qu’il se situe si loin par rapport au Bateleur. Mais, cette position dans la chronologie du jeu s’explique par la nécessité de l’expérience. C’est l’expérience des choses qui conduit à l’accoutumance. Plus le temps passe, plus les plaisirs deviennent indispensables. La satisfaction de désirs artificiels devient alors obligatoire. Et le désir, aléatoire en temps ordinaire, se trouve assimilé à un besoin vital. Plus l’homme évolue, sur un plan individuel, comme sur un plan collectif et historique, plus il se crée des nouveaux besoins. La société moderne en est un bel exemple. Certains objets sont tellement intégrés à nos existences, que ne pas ou ne plus les posséder engendre de la souffrance (comme la télévision ou la machine à laver). Pourtant, ils ne constituent pas des éléments naturels mais surajoutés. Si la jouissance devient aliénante, elle est dangereuse.
Aussi, on a l’étrange sentiment, que plus l’homme « évolue » sur un plan technologique et matériel, plus il est malheureux ou, si l’on préfère, plus il se crée de futures causes de souffrance. D’ailleurs, on remarque que le taux des dépressions nerveuses est plus important dans les sociétés fortement industrialisées. Le confort physique, s’il entraîne dans son sillon un confort mental, ne peut que se révéler à long terme, menaçant car fragile.
Le Diable régit le monde instinctif et passionnel. La Force (arcane XI) a établi le rapport juste, la relation saine instaurée entre le corps et l’esprit. Le corps et les organes des sens, générateurs de désirs, ne sont pas à bannir ou à étouffer. Ils ne font pas l’objet d’une perception négative ou d’une condamnation morale, tant que l’esprit demeure maître. S’il se soumet, s’il est assujetti aux sens, l’homme se perd et s’égare. L’arcane XI définit l’attitude à avoir : qui n’est ni suppression, ni étouffement, mais contrôle doux. Le Diable, par son apparence physique, incarne l’animalité. Il n’y a plus, comme dans la Force, l’homme et l’animal mais l’animal dans l’homme.
Le Diable représente autant la matière et le monde physique que le rapport d’attachement qui peut aliéner l’être humain. Car s’il paraît dominer : c’est tout d’abord en divisant, en séparant et non pas en unissant et en harmonisant. C’est ensuite en attachant, en liant, en emprisonnant et non pas en libérant et en délivrant. Sa suprématie artificielle l’attache et l’enferme. Car lorsqu’on domine par la force, on est autant esclave que maître. On s’inscrit dans un rapport de dépendance et de nécessité par rapport à l’objet ou l’être asservi. Le Diable domine en apparence mais non en réalité. Sur le plan phénoménal, il apparaît comme maître victorieux; sur le plan nouménal, il n’est que prisonnier de ses désirs.
Sens psychologique
D’un point de vue psychologique, le Diable exprime le corps de désir. Il effraie ou déplaît souvent à l’observateur car il dispense une image désapprouvée mais néanmoins identificatoire de l’individu. Sa sexualité, fortement soulignée, illustre les pulsions libidinales auxquelles le Moi s’oppose. Il renvoie à l’homme une image dévalorisante, mais suffisamment réelle pour qu’il s’identifie, de lui-même.
Le Diable a cependant son importance car il laisse apparaître la dimension sexuelle. Sur le plan psychanalytique, l'énergie sexuelle origine tous les désirs, elle est appelée libido. Or, la libido est indispensable à la vie. Elle constitue le moteur, la motivation permanente, l'activité physique et psychique. D’autre part, le Diable du Tarot renvoie au plaisir et la recherche de plaisir constitue souvent le fondement de l’action humaine. C’est par volonté d’accroître son bien-être, son confort, ses possessions que l’homme agit. S’il dépasse cette ambition purement matérialiste, non seulement il peut prétendre à l’élévation spirituelle, mais en plus il se dégage du carcan des douleurs liées à la perte, à la réduction ou à la disparition.
On peut, à titre d’exemple, partir de l’argent; car le Diable, outre le corps, représente la matière, c’est-à-dire l’argent. L’argent en soi n’est ni bon, ni mauvais : il est neutre. Par contre, le rapport individuel à l’argent peut lui être positif ou négatif, libérateur ou aliénant. Dans son sens de domination, le Diable illustre le désir de toute-puissance matérielle. Vouloir se poser en maître de la matière revient à en devenir l’esclave. Si, l'homme cherche à avoir toujours plus d’argent, par volonté de liberté, de pouvoir faire ce qui lui plaît, de ne pas connaître le manque, de jouir au maximum des plaisirs que l’argent peut procurer, il va s’efforcer d’accumuler, en y parvenant ou pas, ceci étant de peu d’importance. Il va alors rire ou pleurer, jouir ou souffrir, être heureux ou malheureux en fonction de la possession ou de la non possession d’argent : son bonheur devient tributaire de la matière. Ce qui ne signifie pas qu’il faille considérer l’argent comme la source de tous les malheurs. L’idée soulevée ici serait plutôt que l’argent n’a aucun pouvoir sur le plan de la spiritualité. Sa possession - ou sa non- possession ne peut ni favoriser, ni empêcher la réalisation intérieure. Seul l’attachement est en cause.
De même au niveau du corps : il est sage de respecter son corps (comme le souligne la Force). Cependant, un trop grand amour de soi peut confiner au culte de la personnalité. On entre là dans la valeur narcissique du Diable. Le corps est sublimé, par les plaisirs qu’il procure ou par l’image qu’il renvoie à soi-même et aux autres. Dans une perspective initiatique, le corps n’est qu’une enveloppe, il est voué à l’anéantissement; un attachement abusif au corps s’oppose, dès lors, à l’évolution spirituelle. Il ne s’agit pas non plus de tomber dans l’extrême opposé, en faisant du corps un instrument de péché, comme la pensée judéo-chrétienne la fait bien longtemps. La chair n’est pas impure, même si elle peut, le cas échéant, le devenir. Le yoga nous donne un modèle de conciliation, en ce qu’il repose, pour une grande part, sur une pratique physique, sans considérer pour autant le corps comme tout-puissant.
Le Mythe
La tradition fait correspondre le Diable aux forces créatrices du passé qui laissent la place aux potentialités de l’avenir. La pensée du bouc émissaire est aussi présente dans cette carte. Chronos - Saturne, exilé par Zeus, représente les temps archaïques, dépassés. Le vieux et sage dieu, après avoir donné son savoir aux hommes, cède ses pouvoirs à Janus aux deux visages, force nouvelle. C’est pourquoi le mythe de Chronos - Saturne continue à vivre dans cet arcane du tarot
Le Bateleur, en arrivant à cette carte, doit faire un choix entre le passé et l’avenir et se garder des erreurs.
Le Diable et le mythe de Chronos Saturne
Les premières légendes indo-européennes parlent des humains comme d’êtres sans sexe ni désirs, la reproduction se faisant alors au moyen de lumières émanant de leurs corps. A cette époque, la lune et le soleil n’existaient pas. Un dieu cornu apprit aux hommes la sexualité; la lune et le soleil apparurent dans le ciel. Il existe des légendes semblables en Australie, en Sibérie, en Lituanie, en Chine et dans les Balkans. Ces récits parlent de l’âge d’or où l’homme n’avait pas de sexualité.
En Grèce, l'âge d’or, c’est le règne de Chronos-Saturne, le dieu sans enfance, vieux en naissant. Exilé par Zeus, ce dieu avait été accueilli par les hommes comme un roi instructeur. Les Pélasges, peuple venu d’Asie qui habitait la Thessalie, l'Arcadie et certaines îles, adoptèrent et vénérèrent Chronos, “au temps très long et passé”. Les astrologues lui faisaient gouverner deux signes du zodiaque : le Capricorne féminin et le Verseau masculin, depuis les Chaldéens. Quand les premières invasions doriennes déferlèrent sur la Grèce, les Pélasges s’enfuirent et Chronos les suivit. Après avoir consulté l’oracle de Dodone, ils construisirent un bateau et naviguèrent longtemps. Le dieu leur avait dit : “Là où je lancerai ma faux sera notre demeure.”
Le voyage durait, durait, mais le maître taciturne ne bougeait pas. Enfin, en vue d’une île, Chronos lança sa faux qui se planta solidement en terre. Il déclara le sol fertile et les Pélasges s’installèrent ainsi en Sicile. Bien que le maître ne soit ni sanglant ni barbare, les Pélasges combattirent les indigènes de l’île férocement. En effet, ce dieu lent et triste, un peu renfermé, appelé “le vieux maître des mensonges” parce que maître du temps, illusion sur terre, mensonge qui retient les hommes prisonniers, ne demandait pas de sacrifices sanglants. Il avait enseigné aux Pélasges l’agriculture, la greffe des figuiers, la cueillette des fruits sauvages et la récolte du miel. Pourtant les hommes procédaient à des sacrifices sur son autel; lorsque l’année avait été mauvaise, épidémies, récoltes insuffisantes, le plus bel éphèbe de l’endroit était nommé roi, puis devait se trancher la gorge sur l’autel du dieu. Sa tête servait d’oracle pendant l’année en cours. Sorte de bouc émissaire, pour conjurer tous les malheurs. James Frazer, dans le Rameau d’or, dit de cette coutume : “C’est pratiquer un balayage général de toutes les souffrances auxquelles le peuple est en proie.” Chronos-Saturne, le dieu de la mémoire et des leçons du passé, tirait sa sagesse de sa patience. Il attendit. Puis, quand il n’eut plus rien à apprendre aux Pélasges, il les rassembla et leur demanda de conclure un pacte d’alliance avec les indigènes de l’île, rejetés dans les montagnes, et de cesser leurs rites sanglants. Ils devaient construire autour de ses temples des cités, entourées de murs comme ceux qu’ils avaient bâtis en Grèce, les murs cyclopéens. (La vraie clef de l’arcane XV est la défense mentale, les murs que l’on élève pour se protéger.) En fait, ce dieu essayait de leur donner la notion de stabilité et de les aider à éviter la dispersion et la dissolution.
Alors Saturne partit pour l’Italie où il rencontra Janus aux deux visages. Ils régnèrent longtemps ensemble et fondèrent une ville sur le Janicule. Puis Saturne reprit la route de l’exil, vers le nord, et Janus resta seul, force nouvelle. Il fit frapper une médaille de cuivre avec, sur une face, un bateau, sur l’autre, l’effigie du vieux dieu. Les enfants de Rome jouèrent longtemps “à barque ou tête”, l'ancêtre de notre pile ou face.
Janus fit également construire un temple à Saturne pour y garder le trésor de Rome en souvenir de l’âge où le vol était inconnu. Il instaura les fêtes de Saturne, les Saturnales, en décembre, fêtes qui existaient déjà en Grèce et s’appelaient les Chronies. Les cérémonies duraient à l’origine sept jours, il n’y restait rien des sacrifices sanglants, et il ne s’y passait ni initiation ni révélation à l’intérieur du temple. Les participants apportaient un gobelet, en bois ou en métal. Il semblerait que l’on communiât sous les deux espèces, vin et gâteaux de miel, gâteaux distribués également en dehors du temple. Puis de grands banquets se tenaient à l’extérieur de la ville, aux emplacements des carrefours; la fête durait jusqu’à l’aube.
En suivant la route des légions romaines, le culte de Saturne et ses Saturnales pénétrèrent en Gaule où ils se mélangèrent avec d’autres rites.
Le dieu des Bergers.
A l’origine, lors de l’élection d’un roi, avait lieu une chasse sacrée au cerf. Cet animal était considéré en Gaule comme une émanation du dieu Bel. Ses cornes étaient liées au divin. Quand le cerf était abattu, on lui élevait un autel à l’air libre et on plaçait ses cornes sur la tête du roi, ce qui établissait un lien avec la royauté céleste. Suivaient les libations où le breuvage était à moitié bu, à moitié renversé sur le sol pour se concilier les forces de la terre. L’autel consistait en un amas de pierres apportées une à une par les assistants, une pierre claire étant consacrée au maître, le cerf. Sur ces autels se trouvaient également des effigies de serpent cornu. Au sommet du Puy de Dôme, un de ces autels fut dispersé par les chrétiens, mais chaque fois ses fidèles le reconstituaient discrètement. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’il a disparu définitivement.
Le culte de Saturne se greffa sur ces rites anciens, puis, venant toujours de Rome, d’autres cérémonies, les Lupercules, s’y ajoutèrent. Ces fêtes commençaient par une invocation à Faunus, puis se poursuivaient par l’immolation d’un bouc; les prêtres, couverts de peaux de bêtes, parcouraient les rues de la ville, munis de lanières découpées dans la peau de l’animal. Ils attrapaient toutes les femmes qui passaient et les fouettaient pour les rendre fertiles. Les prêtres et leurs victimes se retrouvaient ensuite dans les banquets se tenant aux carrefours.
Tous ces rites finirent par n’en faire qu’un en Gaule, celui où l’on célébrait le dieu des bergers. C’était un petit dieu cornu, moitié bouc, moitié homme. Il en existe une reproduction sur un menhir à Kernu, en Bretagne. Il enchaîne, avec une corde tenue par un anneau dans sa bouche, la foule de ses fidèles. Sa fête se célébrait le 1er août. Des cérémonies précédentes, il restait la coutume des banquets aux carrefours; les bergers ajoutèrent la farandole : le plus vieil officiant prenait la tête de la ronde et menait les autres en dansant dans les maisons, les huttes, les champs dont la fertilité était épuisée, où il fallait redonner des forces vives. Cette danse magique se terminait autour d’un grand arbre lorsque tous les participants étaient harassés.
Sortes de messe, avec des banquets joyeux et licencieux, ces rites inquiétèrent vite l’Église car ils persistaient malgré la puissance catholique grandissante. En 568, saint Grégoire écrit à la reine Brunehaut : “Vous devez contraindre vos sujets à se soumettre à la discipline de l’Église, en sorte qu’ils n’immolent plus aux idoles, qu’ils n’adorent plus les arbres et qu’ils n’étalent plus en public les têtes d’animaux dont ils font des sacrifices impies. Nous sommes même informés que plusieurs chrétiens qui accourent aux églises continuent cependant, chose abominable, à se rendre au culte des démons.” Le culte des démons, c’était la fête des bergers. Ceux-ci, pour continuer à célébrer leur culte, s’enfoncèrent plus loin dans la forêt, dans les clairières éloignées, où les banquets et la farandole purent survivre loin des foudres du clergé. Les bergers se transmettaient de génération en génération leurs secrets : science des herbes et pratique des charmes. Pour être seuls et libres d’officier comme bon leur semblait, il leur fallait aller de plus en plus loin, donc partir à la nuit tombante et revenir au matin; ce qui signifiait l’impossibilité de dormir pour les participants. Alors les bergers utilisaient les charmes : on buvait de fortes décoctions d’ivraie et de belladone, on se frottait le corps avec l’onguent tiré des mêmes herbes ou de la stramoine, de la jusquiame. Toutes ces recettes produisaient des délires agités, des envies de bonds et de sauts, des besoins de se dépenser en courant, et provoquaient des paroles très abondantes. Si l’on utilisait le chanvre avec la jusquiame on avait l’impression de voler et la fatigue n'existait pas. C’est ce qui a donné lieu aux prétendus vols du sabbat.
Le prêtre officiait couvert de sa peau de bouc fraîchement immolée, de là vient la légende des loups-garous. Pendant le banquet il existait des rites de fertilité, où la morale chrétienne était bafouée. Avec l’apparition de l’Inquisition, les fêtes des bergers s’abâtardirent, devinrent une réaction contre la puissance du clergé. Elles oublièrent les formes premières. Les fantasmes des inquisiteurs interrogateurs ne durent d’ailleurs pas arranger les choses.
Le bouc émissaire
Le principe du bouc émissaire existe depuis la nuit des temps : charger un animal, un objet ou un être humain de toutes les fautes d’un groupe social, le rendant responsable des épidémies, des famines, des cataclysmes.
Dans la Grèce antique, on chassait la famine ainsi : on battait un esclave et on le jetait hors de la ville en disant : “Va-t’en faim, entrez santé, richesses.” L’esclave n’avait plus le droit de paraître dans la cité. Plutarque lui-même remplit les fonctions de chasseur de faim. A Rome, chaque année, le bouc émissaire était le vieux mars. On choisissait un vieillard de la ville, on le couvrait d’une peau de bouc à la nouvelle lune précédant le premier jour de l’an romain, le 1er mars, et on le chassait. S’il ne courait pas assez vite, on le frappait.
Dans l’Antiquité, les hermaphrodites et les androgynes étaient des boucs émissaires, on les noyait ou on les égorgeait lorsqu’ils naissaient. Vers le nord de la Grèce et en Anatolie, on prenait une personne laide, selon les critères du temps, ou difforme. Elle devait manger des figues sèches et du pain d’orge, un peu de fromage, “on lui frappait les organes génitaux avec des branches de figuier sauvage (les coups étaient censés accroître l’énergie). Puis on la chassait, ou on la brûlait”. (Citation de J. Frazer dans le Rameau d’or.) A Tanagra, la coutume était plus douce : un beau jeune homme faisait le tour de la ville avec un bélier sur ses épaules.
A Marseille, lorsqu’une épidémie frappait la ville, il fallait qu’un homme pauvre se présente de son plein gré. On lui donnait alors, ainsi qu’à sa famille, de beaux habits et des vivres, puis on les chassait hors des murs de la ville en les lapidant.
Survivances populaires
En Algérie, les femmes berbères, qui veulent se débarrasser d’un défaut moral qui les gêne ou leur fait honte, le disent à quelques épis de blé et vont enfoncer ceux-ci dans la terre un à un, en prononçant ces paroles : “Mère, prends mon défaut, garde le dans tes entrailles et purifie le blé.”
Dans le Loiret, lorsqu’une année est néfaste : mauvaises récoltes, deuils, suicides, la plus vieille femme du village confectionne en pâte à pain une petite figurine et la charge de tous les maux. Elle dit, par exemple “inondation”, elle souffle sur l’effigie, “suicide”, etc. Quand tous les malheurs ont été énumérés, le plus jeune adolescent prend la figurine et court l’enterrer dans un trou, le plus éloigné possible du village. Il ne doit pas rentrer avant la fin de la nuit.
En Dordogne, près de Sarlat, il existe un trou qui sert à éloigner le mal. On y jette la paille de la bête malade, les plumes de l’oreiller des mourants. Jusqu’en 1955, c’était le rebouteux qui se chargeait de la besogne.
Actuellement, la fête des bergers sous sa forme de sabbat n’a pas totalement disparu de notre univers. Elle se pratique encore mais sous des formes tellement abâtardies et tristes qu’il serait bien inutile d’en parler.