LA LUNE
Interprétation
1. Le graphisme de La Lune indique trois plans distincts correspondant chacun à un domaine d'activité :
Le plan céleste manifesté par la lune. Le plan terrestre comportant le sol, les tours et les animaux. Le plan aquatique, entièrement bleu, figuré par l'eau et l'écrevisse.
La construction tri dimensionnelle évoque une globalité, car le monde psychique, principe que l'arcane XVIII décrit, est infini dans sa nature et dans ses applications. L'abstraction mentale est transcendante, en ce qu'elle dépasse la réalité. Elle ne compte aucune limite à son exercice et si sa formidable autonomie, par rapport au monde réel, constitue sa plus grande richesse, elle est également son plus grand risque et son plus sûr objet de perdition (se reporter au sens initiatique).
2. La lune est un astre majeur, tant dans sa fonction naturelle que dans sa signification symbolique. Lors de l'étude du nom, nous évoquerons en détail ses multiples propriétés. Ici, c'est surtout la représentation picturale qui nous intéresse. La couleur bleue domine, évoquant le caractère féminin et réceptif de l'astre. Sa lumière, bien que réelle, est adoucie et filtrée; elle n'est pas aveuglante.
La Lune, comme le Soleil qui lui succède, est personnifiée. Elle apparaît de profil, ce qui traduit son influence indirecte et détournée, tout en demeurant essentielle. Elle est, de plus, tournée vers la gauche, engendrant les valeurs d'inhibition et d'intériorisation suggérées par cette polarité. Elle émet un rayonnement neutre, c'est-à-dire ni favorable, ni défavorable : le bleu et le rouge sont répartis équitablement (il y a plus de rayons rouges que de rayons bleus mais leur taille compense cette différence numérique). Les rayons blancs déterminent la neutralité de l'influence exercée, en même temps qu'ils confèrent un caractère transcendant et sacré au monde de l'imaginaire sur lequel la Lune règne. Le terme neutralité prend sens comme l'ambivalence des productions mentales : le rêve peut être source d'évolution ou d'involution, selon l'individu et le rapport établi au rêve. L'arcane XVIII n'est pas négatif, bien qu'il soit considéré comme tel par la majorité des commentateurs du Tarot; cependant, il comporte des risques et des dangers certains et peut ainsi le devenir.
L'absence de rayons jaunes atténue les effets de lumière et de chaleur, propriétés réservées au Soleil. L'influence de la Lune est d'un tout autre ordre.
3. Les gouttes sont inversées par rapport à leur position normale. Au lieu de tomber, comme dans l'arcane XVIIII, elles semblent aspirées par la lune. Elles manifestent, dans ce sens, le caractère attractif de l'astre. La lune attire, aimante, prend et puise. Leur nombre, dix-neuf, établit le rapport qui existe entre la Lune et le Soleil. Ils constituent un couple, c'est-à-dire que, bien que différents, ils sont tous deux nécessaires et essentiels. Ils ne produisent pas les mêmes effets : la lune règne sur la vie intérieure et sur le mental; alors que le soleil régit le monde physique et matériel. Par rapport aux gouttes, dont on observe la différence de sens, la Lune évoque la création, le génie et le rêve (les idées naissent à l'intérieur de l'être pour s'exprimer et se matérialiser au dehors : les gouttes montent); alors que le Soleil exprime une période de récolte, de bien-être, de satisfaction (on perçoit les effets réels du travail accompli physiquement ou mentalement : les gouttes tombent).
4. Si le ciel est essentiellement bleu, le plan terrestre est essentiellement jaune. En cela, la lame place l'être dans un autre plan de réalité, dans une dimension supérieure, dans un dépassement de la condition physique. Le jaune gouverne le monde non manifesté et immatériel. L'être humain est envisagé comme capable de transcender sa nature. La Lune est une lame mentale et non physique. Elle ne produit rien dans la matière. Elle ne procure aucun résultat concret. Elle ne s'adresse qu'à la vie intérieure de l'individu. C'est pourquoi, elle comporte très peu de rouge et privilégie, en revanche, le bleu et le jaune, toutes deux couleurs abstraites.
5. Le plan terrestre est construit selon une loi binaire. Il y a deux tours et deux chiens, c'est-à-dire deux dyades. Ces dualismes mettent en évidence la complexité de la nature humaine. L'homme est objet de division, et ce qui le divise le fait souffrir.
De par son élaboration, le plan terrestre présente deux instances psychiques distinctes :
Les chiens-loups (animaux difficilement identifiables) incarnent l'aspect instinctif et animal. Ils dirigent les énergies pulsionnelles. Leur couleur chair les assimile à l'homme. Ils ne sont pas uniquement des animaux mais plutôt ils constituent la part d'animalité que l'homme porte en soi (comme déjà souligné par la Force et le Diable).
D'autre part, le chien, d'un point de vue symbolique, représente les plans infernaux dont il est généralement le gardien. On pense à Anubis, T'ienk'uan, Cerbère, Gaum... Il régit à ce titre le monde intérieur, la vie imaginaire et les profondeurs de l'âme. « Le symbole très complexe du chien est donc, à première vue, lié à la trilogie des éléments terre – eau - lune, dont on connaît la signification occulte, femelle, tout à la fois végétative, sexuelle, divinatoire, fondamentale, tout aussi bien pour le concept d'inconscient que pour celui de subconscient ».
Quant au loup (puisque le couple d'animaux de l'arcane XVIII semble être hybride), il tire en grande partie sa signification de sa vision nocturne. Il est le Maître de la nuit et donc le Maître des ténèbres. Il règne sur le monde obscur et en exprime les puissances occultes et secrètes. En outre, la louve incarne par excellence la fécondité. Elle est la mère substitutive qui nourrit et protège. Nombreuses sont les traditions où des héros, voire des divinités, sont élevés par une louve.
Les tours s'apparentent aux constructions individuelles. En ce sens, elles correspondent au domaine de l'acquis, de l'appris, c'est-à-dire du construit. Une tour n'existe pas à l'état brut ou naturel. Il faut la bâtir pierre par pierre. C'est une œuvre longue et minutieuse.
L'animal incarne l'instinct, le monde des émotions et des affects; la tour incarne l'intellect, le monde des idées et des concepts. Or, dans l'individu, ces deux instances s'opposent souvent. Elles peuvent avoir pour autre signifiant : passion (animal) et raison (tour), cœur (animal) et esprit (tour) ou encore pensée intuitive (animal) et pensée analytique (tour). La difficulté réside dans l'aptitude à unir ces opposés. L'un et l'autre sont nécessaires.
Le positionnement des tours est révélateur de leur fonction principale. Elles sont placées à chaque extrémité, entourant ainsi les chiens, comme des limites indispensables. Leur solidité est seule garante d'un bon fonctionnement mental.
TABLEAU COMPARATIF DES DEUX INSTANCES PSYCHIQUES
RAISON / PASSION
REFLEXION / CRÉATION
DÉDUCTION / INTUITION
RATIONNEL / IRRATIONNEL
PENSÉE CONCEPTUELLE / PENSÉE IMAGINATIVE
DIMENSION ACQUISE / DIMENSION INNÉE
RÉEL / IMAGINAIRE
ARGUMENTATION / OUVERTURE
6. Le plan aquatique est entièrement bleu. Il repose donc sur une valeur essentiellement passive. Il n'a aucun effet réel et aucune influence directe. Il constitue plutôt le réceptacle des autres plans céleste et terrestre. L'eau est le domaine de la Lune, en même temps que son élément. La valeur féminine et passive de l'eau est bien connue. Sa surface évoque le miroir. Si la Lune reflète la lumière du soleil (voir nom), c'est-à-dire manifeste indirectement les influences cosmiques supérieures; le miroir reflète l'image de l'individu. Il permet seul de se voir, non pas à travers le regard des antres, mais à travers son propre regard. Il donne symboliquement accès à la connaissance de soi. Cependant, l'image spéculaire comporte des déformations (inversion latérale). Aussi, le reflet n'est-il pas complètement fidèle à la réalité. Il est donc nécessaire de différencier son propre Moi de l'image reflétée.
L'écrevisse nous montre, à travers sa taille démesurée, les déformations engendrées par le reflet. L'eau provoque un effet de loupe, un effet grossissant. Dans une certaine mesure, est évoquée ici la survalorisation de soi, en tout cas la méprise sur sa propre nature. La connaissance de soi ne peut qu'être intérieure et individuelle. Elle ne nous est donnée ni à travers le regard déformant des autres, ni à travers le reflet trompeur du miroir. Il est indispensable d'établir la différence essentielle entre l'apparence (la manifestation extérieure et physique) et l'être (la dimension intérieure et psychique). Si l'être possède un corps, il n'est pas ce corps.
En dernier lieu, il convient de s'attacher au symbole de l'écrevisse. Le choix de l'animal n'est jamais neutre mais répond à une exigence métaphorique. A travers l'animal se trouve exprimé un principe spécifique. Il contribue donc à donner du sens et à approfondir la compréhension de la pensée suggérée par ailleurs. L'écrevisse se caractérise par sa marche d'avant en arrière, semblable au déplacement de l'astre. Il substitue un mouvement latéral au mouvement frontal habituel. Le symbole repose sur des idées de lenteur, d'incertitude, dans une alternance de progression et de régression, d'activité et de passivité, d'avancée et de retrait.
On est obligé de voir dans l'arcane XVIII une référence à l'astrologie. Si le rapprochement systématique des vingt-deux lames majeures aux signes du zodiaque se révèle souvent douteux, certaines cartes évoquent clairement, toutefois, des signes zodiacaux. L'arcane XVIII se rapporte au signe du Cancer. En premier lieu, parce que la lune a son domicile dans le Cancer; en second lieu, parce que l'emblème du Cancer est le crabe ou l'écrevisse.
Le Nom
C'est : « La Lune »
Définition du Larousse : « Planète satellite de la Terre, autour de laquelle elle tourne, et qu'elle éclaire pendant la nuit en diffusant la lumière solaire ».
La notion la plus importante à retenir, dans le cadre de la présente étude, est celle de reflet. La Lune ne dispense pas sa propre lumière mais se nourrit, pour les redistribuer, des rayons solaires; de même que la fiction se nourrit de la réalité. En effet, si la Lune évoque le mental, et par extension l'activité psychique, celle-ci tire sa substance du monde réel. La réalité, les phénomènes, les événements de la vie constituent la matière d'élaboration de l'imagination ou de la réflexion. Dès lors, les productions mentales sont indissociables du plan objectal, comme la lune est indissociable du soleil.
En référence à l'astrologie, la lune représente la femme dans son principe yin et passif. Plus encore, elle incarne la mère, c'est-à-dire la capacité d'enfanter, de mettre au monde, de donner la vie, de créer. On retrouve à nouveau ici une heureuse coïncidence entre le nom de l'arcane (la lune) et le nombre (18) suggérant l'un comme l'autre la gestation.
D'autre part le fonctionnement cyclique de l'astre, avec ses quatre phases de sept jours, c'est-à-dire au total vingt-huit jours, n'est pas sans rappeler le cycle féminin.
Sens initiatique
L'arcane XVIII répond à un symbolisme nocturne. En cela, il révèle la dimension occulte de l'Être, le monde souterrain, la vie intérieure. Il définit le mental non pas comme unifié mais comme constitué de trois plans :
L'eau dans laquelle on se perd, on se noie; mais aussi dans laquelle on se ressource, se régénère, se purifie. La terre manifestant une pensée rationnelle, logique, fiable mais limitée.
Le ciel révélant la faculté métaphysique et transcendante de l'imaginaire.
C'est sans doute à cause de cette multiplicité d'effets que le mental est tantôt perçu comme supérieur à la matière : l'Esprit dépasse dans sa nature le Corps; et tantôt évoqué comme inférieur car indiscipliné et créateur d'illusion.
Tout repose donc dans la capacité individuelle d'organiser et d'harmoniser ce qui est chaotique. De même qu'il importe de devenir maître de ses sens et de son corps (Force) dans l'acceptation et la compréhension; de même, il convient de contrôler sa vie imaginaire. Là encore, il s'agit d'être sujet et non pas objet. Car, si la soumission au corps, l'asservissement aux sens entravent l'évolution spirituelle, l'absence de contrôle mental est tout aussi, si ce n'est même plus, dangereux. La pensée peut détruire, perdre, affaiblir. Elle est libératrice tant qu'elle est positive et éclairante; elle est esclavagiste dès qu'elle sombre dans les labyrinthes de l'illusion et dans la négativité destructrice.
Le Jugement (arcane XX) intervient comme l'exploitation heureuse et bénéfique du mental; tandis que la Lune expose ses composants, souvent dys harmonieux, qu'il convient de concilier et d'équilibrer. Beaucoup de commentateurs ont prêté à l'arcane XVIII une signification péjorative et néfaste; dans la mesure où l'imagination peut conduire à l'aliénation mentale, à la perte de conscience, voire confiner à la folie. Mais, si la Lune contient ce danger, elle ne le révèle pas systématiquement. Tout est fonction de la maîtrise du mental. Il s'agit de se confronter à la subjectivité de ses perceptions pour atteindre, à travers un travail psychique, l'objectivité.
Descartes, dont les thèses furent reprises et complétées par les phénoménologistes considérait l'esprit comme créateur d'illusion. A travers ses organes des sens, l'individu ne perçoit que le phénomène et non pas la véritable nature des choses. Aussi, il se méprend sur la réalité et définit sa relation au monde comme étant juste et authentique. Cependant, ce qu'il perçoit est subjectif, puisque déformé par les sens et le mental. C'est pourquoi, les hommes s'opposent car chacun s'attribue la connaissance ou la vérité. Or, une juste relation à la réalité repose sur la capacité de dépasser ses perceptions individuelles. Au-delà du phénomène (l'enveloppe, l'apparence) se situe l'essence. Il convient de se détacher de l'artificiel pour accéder à l'essentiel. Le mental demeure soit enraciné dans ses productions illusoires et trompeuses (expression négative de la Lune), soit il s'approfondit et s'affine pour saisir la Vérité de toute chose (expression positive de la Lune).
Sens psychologique
L'arcane XVIII s'articule entièrement sur la vie psychique, non pas sur la raison comme la Papesse, mais sur une activité plus fondamentale encore qui est celle de l'inconscient. Chaque individu sent que sa vie intérieure lui échappe en partie. Il perçoit le manque de contrôle qu'il a sur son mental. Sa pensée, souvent comparée à un singe (voir Roue de Fortune) fluctue sans cesse. Elle évolue d'un objet à un autre, d'une représentation à une autre, et ne connaît jamais de véritable repos, car même la nuit, elle continue de produire des images, dans le rêve ou le cauchemar. Elle est perpétuellement active. Elle subit donc sans cesse des variations que l'on peut qualifier de quantitatives : la science parle à ce sujet de niveaux de conscience et en répertorie sept qui s'étalent de la vigilance excessive (niveau 1) au coma (niveau 7).
D'autre part, à ces modifications quantitatives, qui correspondent à la somme d'informations qui parviennent à la conscience, s'ajoutent des modifications qualitatives. La conscience évolue dans son interprétation de la réalité. Un même objet peut être ressenti positivement un jour, et négativement le lendemain. C'est ce que l'on définit, dans le langage courant, par l'humeur. On parle d'optimisme ou de pessimisme. L'individu ressent désagréablement ces variations, cette division permanente, ces conflits intérieurs. Il souhaiterait ne nourrir que de nobles, belles et justes pensées. Mais, il est victime de son mental, ne parvenant pas à le fixer ou à se concentrer (modifications des niveaux de conscience) ou n'obtenant pas la paix mentale, la sérénité d'esprit que pourtant souvent il désire (modifications des états de conscience).
Il est effectivement plus aisé de maîtriser son corps, ou ses sens que son psychisme : c'est pourquoi, dans la chronologie des lames majeures, la Force (XI) se situe bien avant la Lune. Sans doute pour signifier que le contrôle des pensées, autrement dit la quiétude intérieure, passe par le contrôle du corps. Cela n'est pas sans évoquer le yoga, discipline ancestrale, qui recherche la maîtrise du mental, à travers la pratique de postures physiques, le travail du souffle et les techniques de concentration et de méditation.
L'arcane XVIII, en fait, demeure obscur; en cela il provoque des ressentis négatifs. Le manque de clarté qui le caractérise, la profondeur du bleu, l'absence d'êtres humains, contribuent à le rendre trouble, sauvage, occulte. L'individu l'assimile à sa propre vie psychique qui, en bien des points, lui est étrangère.
Le Mythe
La tradition rattache la lune à l’élément eau, à la voyance, à l’intuition, à l’intelligence du corps. Toute initiation a pour but de réconcilier l’homme avec son corps, d’y instaurer la santé physique, pour, grâce à cette harmonie, élever son esprit vers des buts spirituels. Les grands sanctuaires où l’on rendait des oracles ne servaient pas à autre chose. Delphes, le plus célèbre de toute l’Antiquité, Dodone, Amphareion étaient des lieux où l’on venait chercher une solution à ses problèmes, la guérison. C’est pourquoi ils continuent à exister à travers cet arcane du tarot.
Le Bateleur, en arrivant à cette carte, laisse les forces subconscientes et constructrices envahir son corps pour le mener vers l’harmonie.
LA LUNE et les grands sanctuaires à oracles
Delphes.
Sanctuaire dès le néolithique, lieu où la terre parlait par ses fissures, Delphes fut d'abord complètement, sous le règne de la grande mère, enfouie en terre jusqu'à la poitrine. La vérité sortait des profondeurs souterraines, l'oracle parvenait du monde des morts. Puis Thémis prit la place de la grande mère. Elle choisit pour prophétiser une nymphe, Daphné, qui recueillait les voix des arbres et les vibrations du serpent enfoui dans les profondeurs. Le lien se fit entre les deux éléments, l'eau et la terre. Un jour, arriva à Delphes un dauphin. Un des siens avait été attaqué et tué par des pêcheurs. Il demanda justice à la Titane : en Grèce préhellénique, les dauphins étaient sacrés, maîtres de la navigation, on ne devait pas les toucher. Thémis ressuscita le dauphin et depuis cet animal est lié à Delphes, y apportant la fécondation de son élément instable mais riche, symbole de l'éveil de la conscience et de la médiation. Delphes prit le nom "d'utérus de la mer". Le règne de Thémis et de ses dauphins fut un âge d'or.
Quand la Titane, rappelée par Zeus, monta dans l'Olympe, elle légua ses pouvoirs à Phoebé, un des aspects de la lune. Cette planète a toujours été considérée dans les mythes anciens comme la demeure des âmes qui attendent leur retour sur terre.
A Delphes, pendant le premier quartier et pendant la nouvelle lune, on rendait des oracles portant sur des interrogations très précises; pendant la pleine lune, les oracles étaient réservés aux rites de sacrifices et de fécondité. Les femmes stériles venaient consulter à cette période. Pendant la lune décroissante, les oracles se rendaient avec des viscères d'animaux; on pratiquait des rites de protection avec des plantes.
Le sanctuaire fut vite connu à travers le monde. La légende dit que Zeus, au commencement de son règne, voulut connaître le centre de la terre. Il lâcha, des extrémités du globe, deux aigles qui se rencontrèrent à Delphes. Alors le roi des dieux plaça à cet endroit la pierre que sa mère avait fait avaler à Chronos et le nomma Omphalos (le nombril) de la terre.
Apollon, né à Délos, vint avant terme et fut élevé par Thémis dans une grotte. Elle le nourrit trois jours, mais le quatrième il réclama un arc et des flèches. Il était devenu adulte. Ayant pris la route de Delphes, Apollon attendit près de la source Cassotis que le serpent femelle, Daïkara ou Pythia, tapie dans les profondeurs, se manifeste. A la nouvelle lune, le reptile sortit de terre. Apollon, d'une flèche, fit verser son sang noir puis l'enterra pour qu'il pourrisse, pour que les forces sombres grandissent encore et qu'elles obligent les lumières à s'épanouir davantage pour mieux lutter contre la nuit. Les lumières correspondent à la conscience qui s'éveille, qui sort des obscurités des profondeurs. La terre mère demanda justice à Thémis au nom de Pythia. Apollon, selon la loi de la Titane, fut condamné à huit ans d'exil, mais avant de quitter Delphes il y installa une femme qui rendrait l'oracle et l'appela Pythie, en souvenir du serpent. Lorsque le dieu revint, au bout des huit années qu'il avait passées à servir le roi Admète, il réclama la construction d'un temple; puis il se purifia à la source où il avait tué le serpent et choisit le laurier comme emblème. Lorsque son temple fut élevé, il fit graver sur son fronton la devise : "Connais-toi toi- même."
A Delphes la voix de la grande mère se joignit ainsi à celle du dieu solaire, celle de la terre sombre mais féconde et celle de la conscience. Elles passaient directement par le corps et l'esprit de la pythie.
Cette dernière fut d'abord choisie parmi les jeunes filles fragiles, à la santé délicate, car on pensait qu'elles seraient plus aptes à recueillir la parole des dieux. La pythie entrait en transes sans supports et délirait, cheveux en désordre. Mais après la construction du temple, on adjoignit une autre femme, plus vieille, une sibylle, qui représentait la terre. Elle prophétisait près d'Omphalos.
La pythie, vierge ou femme mariée, devait, à partir du moment où elle était choisie, passer sa vie dans le temple et rester chaste. Peu à peu la transmission familiale des secrets magiques fit que le choix d'une nouvelle devineresse se faisait dans l'entourage proche de la précédente, souvent sa propre fille.
Les pèlerins devaient d'abord se purifier à la fontaine Castaldie, et là réfléchir à leur demande. Chacun pratiquait le pacte de voyance, c'est-à-dire qu'il apportait un don correspondant à l'importance de la réponse qu'il venait chercher. Il prenait ensuite la voie sacrée, conduisant au temple d'Apollon, bordée de trésors, sortes de petits temples dédiés par les villes au dieu du sanctuaire. Puis ils attendaient pour poser leurs questions.
La pythie était entourée de deux prêtres et de cinq sacrificateurs nommés pour un an. Un des prêtres était chargé des problèmes matériels : recevoir les offrandes, organiser la file des pèlerins qui devaient souvent attendre plusieurs jours et plusieurs nuits, dormant à même le sol. Du reste ils recevaient parfois la réponse à leur question, en rêve, par incubation. L'autre prêtre lisait dans le feu, interprétant les mouvements des flammes. La pythie, avant de procéder aux oracles, se purifiait à la fontaine Cassotis, qui se trouvait à l'intérieur du temple; elle en buvait l'eau, puis s'asseyait sur un trépied (celui du Bateleur) et officiait. Peut-être respirait elle aussi des émanations de plantes, un feu de laurier et de pommes de pin brûlait toujours dans l'adyton, cette partie du temple interdite aux profanes. Toutes sortes de problèmes étaient posés à la pythie, depuis ceux sur la nécessité de faire la guerre jusqu'aux questions de rites religieux. Les réponses étaient imprécises, elles demandaient des interprétations. Ainsi Crésus, roi de Lydie, fabuleusement riche, consulta un jour l'oracle pour savoir s'il devait faire la guerre à Cyrus, roi des Perses. La pythie lui répondit : "En attaquant les Perses, tu détruiras un grand empire." La guerre eut lieu, un empire fut bien détruit, mais ce fut celui de Crésus.
La sibylle, elle, ne résolvait que des problèmes beaucoup plus quotidiens.
Les femmes étaient interdites à Delphes, elles pouvaient pénétrer sur la voie sacrée uniquement à l'occasion des fêtes données en l'honneur de Dionysos, tous les deux ans. A cette période, elles pouvaient consulter la sibylle. Dionysos avait, en effet, selon la légende, remplacé Apollon à Delphes lors de son exil.
Le sanctuaire de Delphes fut délaissé vers le IVe siècle de notre ère. On oublia ses dieux, son culte disparut. Mais ce lieu reste aujourd'hui, malgré l'afflux des touristes, un endroit privilégié, par la paix et la beauté qui s'en dégagent. Et les dieux disparus n'attendent que le souvenir des hommes pour renaître, car les symboles survivent quand ils sont pensés et médités.
Dodone :
Moins fréquenté, peut-être plus ancien que Delphes, ce site admirable, situé en Épire, était un sanctuaire lié à la terre et à l'air. On y pratiquait la phyllomancie, l'art de deviner l'avenir dans le bruissement des feuilles. Le chêne, arbre sacré de Dodone, parlait aux pèlerins. Il existait un autre oracle, celui d'Hermès, qui s'appuyait sur le vol des oiseaux, leur nombre, leur espèce, et la direction qu'ils prenaient. Les prêtres ne se lavaient jamais les pieds pour rester en contact avec la terre. Les prêtresses qui rendaient les oracles et ne gardaient ensuite aucun souvenir de leurs paroles s'appelaient des "colombes", du nom de l'oiseau sacré de Dodone. Les pèlerins devaient graver leur nom sur des tablettes que les prêtres mélangeaient dans un grand chaudron, puis tiraient au sort. A l'appel de son nom, le pèlerin pénétrait dans le temple les hommes et les femmes étaient admis sans distinction de sexe - et il posait sa question à haute voix. On lui répondait de la même façon. Si cette réponse ne lui semblait pas très claire, il demeurait dans l'enclos du sanctuaire et dormait à même le sol pour que la terre lui accorde un rêve qui l'éclaire; si un doute subsistait, il pouvait demander à l'oracle d'interpréter le songe. Comme à Delphes, le pèlerin, en arrivant, déposait son don, selon le pacte de voyance.
Amphareion :
Au-dessus d'un petit port situé à cinquante kilomètres d'Athènes, se trouvait autrefois un sanctuaire dédié à Asclépios, le divin médecin. On y soignait surtout les maladies mentales et les troubles du sommeil; en somme, c'était sûrement le plus vieil hôpital psychiatrique du monde. Les malades étaient baignés dans la source qui traversait le lieu. Dans un théâtre, des comédies étaient représentées, jamais de tragédies. Le rire facilitait la guérison, croyait-on. Amphiarios, le devin, l'un des Argonautes, interprétait principalement le rêve des patients qui dormaient à même le sol, toujours pour l'incubation.
Éphése
Sanctuaire lunaire : On y consultait la déesse mère et elle s'exprimait par l'eau et les songes. Sanctuaire bâti sur des marécages, des épidémies de paludisme le ravageaient. Elles étaient considérées comme le châtiment des dieux. La légende disait que le sanctuaire avait été construit par les amazones et que les ouvriers qui avaient participé à son édification avaient été immolés sur les lieux.
A Éphèse, très important pour l'Orient, les devineresses faisaient et défaisaient les rois. Elles tiraient au sort des fèves gravées de courtes phrases et rendaient leur interprétation. Plus tard, la divination se fit aussi par les livres. Saint Jérôme et saint Augustin pratiquèrent cette sorte d'oracle; on ouvre un livre au hasard, on met le doigt sur une phrase : c'est la réponse au problème posé. En se confessant dans leur vieillesse de cette pratique, car l'Église s'insurgeait contre de tels usages, les deux saints reconnurent cependant qu'ils n'avaient jamais été déçus.
Survivances populaires
Le pouvoir de Delphes. En 1981, un groupe de touristes s'apprêtait à visiter le sanctuaire et une Française se plaignait de maux de tête insistants. Ne voulant pas tout d'abord sortir de l'hôtel, elle finit par suivre ses compagnons et se retrouva au temple d'Apollon. Là, n'en pouvant plus, elle s'assit et appuya sa tête contre une colonne restée debout. Elle se reposa un moment puis reprit la visite. Le soir, à l'hôtel, elle s'étonna tout haut de la disparition subite de sa migraine, car habituellement ses maux de tête duraient deux ou trois jours. Et elle précisa que son mal l'avait quittée lorsqu'elle s'était reposée près d'une colonne. Elle ne pouvait pas savoir ce que les gens de Delphes racontent depuis des siècles : cette colonne, située à l'Ouest, a toujours été réputée pour guérir les maux de tête et il suffit d'y appuyer le front pour se débarrasser d'une migraine.
La sibylle de nos jours : Elle existe encore, elle n'entre plus en transes, ne prophétise plus les cheveux épars et le corps tremblant, mais la plupart du temps elle utilise le pacte de voyance. Elle voit défiler devant elle toutes sortes de gens, des plus puissants aux plus humbles. C'est la petite voyante de quartier, celle qui remplace souvent le prêtre, l'analyste, et parfois le médecin de famille. L'oracle peut toujours avoir lieu.
Il ne faut pourtant pas oublier que Socrate, s'il a fait sienne la devise gravée au fronton de Delphes "Connais-toi toi-même" a dit aussi : "Si tu es sage, ne consulte jamais."