LE JUGEMENT
Interprétation
1. Le Jugement présente un ange imposant et majestueux dont on ne voit que la partie supérieure du corps (tête et bras). C'est un ange spirituel, puisqu'il incarne l'âme, les hautes sphères mentales par l'absence d'un corps entièrement manifesté. Il est immatériel. On retrouve le symbole de l'ange dans deux autres arcanes : l'Amourevx et Tempérance. Or, si l'on additionne ces deux lames, on obtient le Jugement :
6 (Amourevx) + 14 (Tempérance) = 20 (Jugement). Cependant, ces trois anges illustrent des principes différents :
L'ange de l'Amourevx symbolise Cupidon ou Éros, c'est-à-dire l'Amour, ou plus exactement les sentiments amoureux représentés sous les traits d'un chérubin. Il repose sur une valeur principalement affective et non pas spirituelle. Il apparaît entièrement nu, manifestant ainsi son domaine d'application : le corps sensuel.
Tempérance propose aussi une image de l'ange mais humanisé. C'est l'homme devenu ange, pourvu de ses attributs : les ailes. Mais la femme ailée de Tempérance est sur terre et non dans les cieux. Elle manifeste ainsi une virtualité plus qu'une réalité. La qualité que suppose Tempérance, une fois acquise, permet à l'être humain de dépasser sa condition. En un mot, elle lui
« donne des ailes ». Elle est principe de liberté, plus encore de libération et non d'attachement, comme le figure le Diable, lui aussi pourvu d'ailes, mais qui sont de chauve-souris et non d'ange.
L'ange du Jugement, enfin, correspond à une représentation très traditionnelle. Il est auréolé, en signe de sagesse et de sainteté. Il représente le plan supérieur d'évolution : entre l'homme et Dieu. Ses ailes couleur chair le rattachent, néanmoins à l'être humain, puisqu'il est la perfection accessible.
Deux petites ailes, en forme de casque, partent de sa tête. On les a souvent comparées aux ailes d'Hermès (Mercure). Il incarnerait ainsi le messager des dieux. Celui qui relie la terre et le ciel. Il serait chargé alors d'intercéder entre l'homme et les dieux, symbolisant aussi bien la voix divine s'exprimant sur terre que l'écoute divine.
Ses bras sont rouges en signe d'activité. Il possède véritablement une réalité, c'est-à-dire qu'il est à même d'agir physiquement et matériellement. Il ne s'adresse pas aux seules consciences, il est doté d'un pouvoir sur les choses et les êtres. Par rapport à la notion de croyance, ou plus exactement de foi, cette activité potentielle, manifestée par les bras rouges, sera très révélatrice de la signification initiatique de la carte et viendra étayer la recherche de sens.
Il semble porté par un nuage bleu, ce qui lui confère une nature céleste et aérienne. Des rayons jaunes et rouges partent du nuage, témoignant d'une irradiation d'énergie. Le rayon illumine en même temps qu'il réchauffe; il procure clarté intellectuelle et réconfort moral. Les couleurs jaunes et rouges sont particulièrement dynamiques et accroissent l'intensité de ce rayonnement. On compte dix-sept rayons, tracés nettement, plus trois (dans l'angle gauche) juste esquissés et cachés en partie par les ailes de l'ange. Dix-sept évoque l'Étoile, dans sa valeur d'aide providentielle et d'osmose cosmique. Si on tient compte des trois autres rayons, on obtient 17 + 3 = 20, rappel de la valeur numérique de l'arcane.
2. L'ange tient une trompette, qu'il ne porte pourtant pas à sa bouche. La trompette symbolise la voix divine. Elle appelle les hommes à la spiritualité. De ce fait, le Jugement revêt particulièrement un caractère religieux; car il en propose plusieurs allégories : l'ange, la trompette, la croix, la prière, le nom, etc.
Cependant, l'ange ne sonne pas dans sa trompette : il est silencieux. Il accueille plus qu'il n'appelle. Ceux qui croient en la réalité divine n'ont pas besoin d'être appelés. Ils viennent d'eux-mêmes. La voix divine, symboliquement exprimée dans la trompette, est inutile pour ceux qui ne sont pas disposés à l'entendre. Plus que l'appel, c'est la disposition intérieure qui importe. À quoi sert de jouer de la trompette, si celui qui écoute a les oreilles fermées, il n'entendra rien. De même, à quoi sert de pousser à la croyance en Dieu, ceux dont le cœur est fermé à toute dimension spirituelle. C'est pourquoi, l'ange ne joue pas de la trompette. L'essentiel, c'est qu'il soit présent et non qu'il se manifeste physiquement ou bruyamment. Ceux qui croient le verront et les autres l'ignoreront.
Le fanion est constitué des deux couleurs divines : le jaune et le blanc. Il est l'emblème parfait de la spiritualité. Le blanc symbolise ici la pureté, et le jaune l'illumination. Ces deux couleurs associées marquent l'état final de réalisation. La croix est un symbole majeur, sans doute à cause de sa facilité d'exécution (c'est le signe que l'on fait tracer en guise de signature aux illettrés) et surtout à cause de sa valeur graphique exprimant l'axe horizontal (la Terre) coupant l'axe vertical (le Ciel).
3. L'animation du ciel est extrêmement importante pour signifier que le Jugement place l'individu, du moins virtuellement, sur un autre plan. Premièrement, il situe une prise de conscience du Cosmos dans son intégralité, une vision élargie des choses, un rapport différent et moins limité à la réalité. C'est en quelque sorte l'éveil de l'être au royaume des cieux. À partir de la Maison - Dieu, les lames nous montrent l'individu confronté ou associé aux lois cosmiques. Cependant, les lames XVI, XVII, XVIII et XVIIII marquent des influences, positives ou négatives, dont les effets sont physiques, concrets, dans une certaine mesure vérifiable. Aussi, elles expriment tout ce qui intervient dans le cours de l'existence humaine, qui ne soit pas directement et intimement lié, tout du moins en apparence, à son action. L'échec de la Maison - Dieu peut paraître injustifié, peut être mis sur le compte de la malchance. De même, à un autre niveau, l'aide providentielle de l'Étoile, peut sembler sans raison, illégitime ou encore injuste. Dans tous les cas, certains événements invitent l'individu à s'interroger sur leur origine. Tout n'est pas, a priori, rationnellement explicable. C'est pourquoi, on peut qualifier le groupe des cinq cartes célestes (la Maison - Dieu, l'Étoile, la Lune, le Soleil et le Jugement) d'irrationnelles; c'est-à-dire comme ne répondant pas à la logique humaine.
Toutefois, le Jugement constitue, dans ce groupe, un arcane à part. Car il n'a pas de réalité collective ou universelle. Il peut même ne pas exister pour certains et, ainsi, il ne correspond pas véritablement à une étape commune à toutes les existences. Cette définition est valable également pour la lame qui lui succède : le Monde. En fait, les deux arcanes isolés numériquement (appartenant à la vingtaine) échappent à la règle, car ils constituent des expériences extraordinaires.
4. Le plan terrestre présente le symbole du ternaire, à la fois numériquement (présence de trois personnages) et géométriquement (placés en forme de triangle). Il revêt alors une signification unificatrice. À la différence de l'Amoureux où le trois figurait sous forme linéaire avec nécessité de « supprimer » un des éléments pour le ramener au deux, correspondant géométriquement à la ligne, les trois personnages du Jugement n'impliquent pas cette notion de choix. Au contraire, il forme un principe unitaire, chacun constituant un élément indispensable du triangle.
On distingue aisément une femme à gauche de la lame et un vieil homme à droite. Quant au personnage de dos, on peut supposer, étant donné sa tonsure et sa corpulence, que c'est un jeune homme. Se trouvent donc réunies les trois générations, dans la mise en relation du fils, de la mère et du grand-père. Cette triade renvoie à toutes les trinités sacrées :
Chrétienne : le Père, le Fils, le Saint-Esprit
Hindoue : Vishnou, Brahma, Shiva
Égyptienne : Osiris, Isis, Thot
Grecque : Zeus, Poséïdon, Hadès
Romaine : Jupiter, Neptune, Pluton
Or, le Monde se construit à partir de La Trinité, c'est-à-dire à partir de la manifestation multiple de l'Un.
Le Jugement nous place dans l'harmonie des générations, dans une conception liée, et non plus divisée, de l'espace et du temps.
5. La nudité évoque le dépouillement total et confère une nouvelle dimension aux corps. Car la femme de l'Étoile apparaît aussi totalement dévêtue, ce qui est interprété comme un abandon de l'image sociale ou de l'apparence extérieure. Mais ici, la scène met plusieurs personnages nus en présence, de plus de sexe différent. La relation qui s'établit entre eux, bien qu'unitive et affective, n'est pas pour autant d'ordre physique ou sexuel. Ils ne se touchent pas. Leur nudité exprime la liberté d'être dans sa véritable nature, sans devenir l'objet passif de ses désirs. Il y a un dépassement de la sexualité, des pulsions sensuelles.
Devant cet ange, annonciateur du jugement, qui sépare sans appel le bon grain de l'ivraie, les hommes se présentent nus, au sortir du tombeau qu'était leur corps, ayant dépouillé tous les attributs du monde, pour ne plus garder que les cheveux bleus, couleur de l'âme, gui étaient déjà ceux du Pendu, de la Tempérance, et de l'Étoile, trois lames à valeur initiatique particulièrement marquée, qui symbolisent mort et renaissances. Leurs cheveux bleus montrent leur réceptivité psychique. Ils n'agissent pas réellement mais reçoivent. Ils sont placés dans la communication passive et silencieuse.
6. Le rectangle vert est, dans la plupart des interprétations, apparenté à un tombeau, car on voit dans le Jugement l'arcane de la résurrection. Le jeune homme se relève : il revient à la vie, il renaît. Cette interprétation semble être la plus pertinente. On voit distinctement que la femme et le vieil homme sont tous deux hors du rectangle vert, alors que le jeune homme paraît être placé à l'intérieur. Ce qui signifie qu'il est placé sur un autre plan.
La couleur verte se rattache à la nature, à la Terre. Le tombeau vert représente en ce sens l'éveil de la nature, la résurrection permanente de la Terre. La Terre ne meurt jamais définitivement. Elle est en perpétuelle transformation et recommence immuablement à créer la vie. Il suffit de regarder autour de soi la vitalité de la nature, la puissance avec laquelle elle se développe, la ténacité qu'elle met à soigner ses plaies, souvent infligées par l'homme.
7. Leur attitude corporelle permet d'accéder totalement à la compréhension de la lame. Leurs mains sont jointes, ils prient. En approfondissant l'étude et en tenant compte des autres symboles, on peut, après avoir analysé la nature de leur acte, se pencher sur la raison, sur le pourquoi. Or, si l'on considère que l'homme vu de dos est ressuscité, on en déduit implicitement que leur prière n'est pas suggérée par leur volonté d'obtenir quelque chose mais constitue plutôt l'expression d'un remerciement. Ils ne prient pas pour demander mais ils prient en action de grâce. Leurs souhaits ont été exaucés; leur attitude témoigne la gratitude qu'ils ressentent pour l'Univers, la Nature ou, si l'on veut, pour Dieu.
Le Nom
C'est : « Le Jugement »
Définition du Larousse : « Faculté de l'entendement qui compare et qui juge / Opinion, sentiment, appréciation/ sentence émanée d'un tribunal».
Nous trouvons dans le Tarot la Justice (VIII) et le Jugement (XX). Ces deux notions, bien qu'ayant des points communs de sens, divergent néanmoins dans l'idée profonde exprimée. La Justice (se reporter à l'étude du nom de la Justice) exprime avant tout une vertu, c'est-à-dire la qualité d'être juste; alors que le Jugement décrit, en quelque sorte, le fruit de la Justice: son verdict. C'est pourquoi ces deux arcanes se succèdent dans cet ordre précis (Justice avant Jugement) et sont même espacés de 12 arcanes. Car un bon jugement ne peut procéder que d'une bonne justice. Et, pour devenir juste, le temps est nécessaire.
Deuxièmement, la Justice est active, alors que le Jugement est passif. Avec la Justice, l'action est possible, on peut réparer, se défendre, parler et être entendu; avec le Jugement, il n'y a plus rien à faire, car on se trouve dans l'étape finale; celle où le verdict tombe.
Enfin, il est souvent fait référence à la notion de Jugement dernier; car l'arcane XX ouvre sur la réalisation totale de l'être (le Monde).
Sens initiatique
Le Jugement est un arcane profondément religieux. Avec le Pape, il constitue le deuxième arcane qui présente expressément la notion de Dieu, et plus encore la notion de croyance. D'autres cartes comportent des références explicites ou implicites à un principe supérieur mais leur signification essentielle ne porte pas sur la croyance. Tandis que le Pape et le Jugement invitent à la foi : en l'Homme, représentant de Dieu (arcane V) et en Dieu lui-même (arcane XX).
Mais, il ne s'agit pas uniquement de croire en un principe divin; il s'agit surtout de croire en soi, en sa propre valeur, en la nature perfectible de l'homme. Le Jugement s'articule sur la prière, prière qui n'est pas récitation de versets ou de chants religieux mais qui provient du cœur, une prière spontanée.
La prière ou la méditation est définie comme un état de communion, de pénétration des forces divines en l'homme. Ainsi, tout devient possible, réalisable et accessible. Les limites posées au pouvoir humain, qui sont réelles quand il agit par la force, mais illusoires quand il accède à la foi, se trouvent anéanties. Si Dieu est tout-puissant, l'homme, sa créature, l'est aussi. Il ne s'agit pas de vouloir plier la réalité à sa volonté mais de croire, au sens entier du terme, en l'infini pouvoir cosmique.
Toutes les religions se réfèrent à la nécessité de croire, qui intervient comme une preuve d'amour, comme une attitude de totale confiance dans le divin.
"Je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Transporte-toi d'ici là, et elle se transporterait"
La nature s'abandonne, elle ne lutte pas, ni ne se soumet mais elle respecte l'ordre établi. L'homme, par son désir insatiable de conquête, astreint les éléments à sa volonté. Par cette attitude despotique, il perd en partie sa puissance. Or, le mental est infini dans ses effets. Jésus accompagnait toujours ses miracles, qui ne représentaient en fait que le merveilleux pouvoir humain de cette recommandation : « Va, qu'il te soit fait selon ta foi »
Mais la foi, dont il est question, n'admet pas de doute, d'incertitude ou de compromis. Elle manifeste l'unification totale de l'esprit, qui ne supporte plus aucune division.
« Tout ce que vous demanderez avec foi par la prière, vous le recevrez »
Khrishna évoque le doute en ces termes : « Qui ne possède ni la connaissance, ni la foi et, dont l'être est en proie au doute, celui-là se perd. Ni ce monde, ni l'autre, ni le bonheur ne sont pour l'être abandonné au doute ».
Souvent une partie de l'être croit, tandis que l'autre s'oppose; la conscience se divise alors. La raison, la pensée rationnelle interviennent et affaiblissent, la réalité l'emporte car elle est finalement considérée comme supérieure. Or, le Jugement, à travers la résurrection, évoque le plus fabuleux des miracles, le plus « incroyable » : revenir de la mort. Non pas renaître dans un nouveau corps, ce qui serait de l'ordre de la réincarnation, mais défaire ce qui a été fait, annuler ce qui pourtant est admis comme définitif et inéluctable. La résurrection, d'ailleurs, symbole du pouvoir infini, est présente dans de nombreuses traditions. On pense à Jésus avec Lazare; à Esculape, qui fut foudroyé par Zeus qui ne tolérait pas qu'il ressuscite des mortels; à Isis reconstituant le corps d'Osiris, à Orphée délivrant Eurydice des Enfers.
Sans aucun doute, l'intérêt majeur du Jugement se trouve dans le fait qu'il manifeste un retour à la vie et plus spécifiquement à la vie terrestre. Ainsi, dans la continuité des lames, il exprime la possibilité d'accéder à la réalisation, non pas dans un autre monde ou dans un quelconque paradis, mais bien, sur terre. Il n'est nul besoin de mourir pour connaître la béatitude; il suffit de s'éveiller. La vie terrestre peut être merveilleuse pour celui qui s'ouvre à Dieu, aux autres et au monde.
Sens psychologique
ILe Jugement présente une scène harmonieuse, dans la mise en relation de personnes qui s'unissent dans un même but, avec le même désir. Ce n'est plus le deux unifié du Soleil (le couple gémellaire) mais le trois unifié. En cela, l'arcane XX constitue une étape fondamentale dans l'évolution individuelle; car on pense naturellement à la résolution du complexe d'Œdipe, quand les trois membres (le père, la mère, l'enfant) trouvent leur place et s'y sentent bien.
C'est d'ailleurs la première fois que le ternaire s'exprime dans l'union et l'harmonie. Toutes les lames, jusqu'au Jugement qui présentent trois personnages, ne marquent pas une communication parfaite et idéale comme ici :
Le Pape situe un personnage distribuant et deux recevant.
L'Amoureux représente un ternaire reposant sur l'exclusion nécessaire d'un des éléments.
La Roue de Fortune décrit trois phases par définition opposées.
Le Diable, enfin, évoque le comportement despotique et réducteur d'un principe dominant et actif sur un principe dominé et passif.
L'arcane XX s'assimile aussi souvent, chez l'observateur, au fait d'être jugé, et plus particulièrement à la peur de l'être. Il prend sens comme Jugement Dernier, c'est-à-dire comme illustrant un examen symbolique ou réel. Il traduit ainsi le regard de Dieu, des autres, de la société et de l'environnement sur l'individu. Plus encore que la Justice, il est rattaché à la sentence, au verdict, souvent même à la punition ou à l'expiation nécessaire. Cela révèle d'ailleurs souvent un sentiment de culpabilité : car pourquoi craindre d'être jugé si sa conscience est en paix ? Et, c'est justement, parce que l'individu ne nourrit que très rarement un sentiment de totale sérénité qu'il vit dans la crainte du jugement et que, dans une certaine mesure, il s'applique à le fuir. La vingtième lame le confronte à une angoisse existentielle, en le renvoyant à la responsabilité qu'il a sur ses pensées et ses actes.
Le Mythe
Nous approchons du ciel, puisqu'un ange envahit le paysage, mais il reste encore du chemin à faire.
Cet arcane, associé par la tradition aux métaux, demande une descente dans la matière, descente vécue comme une mise au tombeau mais qui permet ensuite l'éblouissement, la montée vers la spiritualité symbolisée par l'ange. Héphaïstos, maître des métaux, maréchal-ferrant de l'Olympe, tombe par deux fois du séjour des dieux, mais sa prise de contact avec la matière lui donne une plus grande connaissance. C'est pourquoi le mythe d'Héphaïstos continue à vivre dans cet arcane du tarot.
Le Bateleur, en arrivant à cette carte, devient un magicien qui épouse les lourdeurs de la terre et manie les métaux pour pouvoir régler désormais les grandes lignes de sa destinée.
Le Jugement et le mythe d'Héphaïstos
Les disputes sur l'Olympe étaient fréquentes et violentes; mais ce jour-là, lorsque les dieux se mirent à table, éclata une querelle plus forte que d'ordinaire. Héphaïstos, le fils de Zeus et d'Héra, servait depuis sa naissance à boire à l'assemblée divine pendant les repas. Dieu malingre et contrefait, il déchaînait les rires lorsqu'il s'avançait sur ses jambes grêles, le corps déjeté et disproportionné par rapport à son visage fort. Habituellement les autres dieux se moquaient gentiment de lui mais ce jour-là Héra, sans doute d'humeur chagrine, saisit l'occasion de l'entrée de son fils pour attaquer Zeus et lui reprocher d'avoir mis au monde un enfant souffreteux. La dispute s'envenima rapidement et Zeus, excédé, administra une fantastique raclée à Héra pour la faire taire. Les dieux ne bronchèrent pas, à part Héphaïstos, qui, pour défendre sa mère, jeta à la tête du roi de l'Olympe son amphore pleine de nectar. Alors le silence s'abattit sur l'assemblée. Zeus ne réagit pas immédiatement, effaré par tant d'audace; puis il saisit son fils par un pied, le fit tournoyer autour de sa tête et le précipita du haut de l'Olympe.
La chute d'Héphaïstos dura un jour et une nuit. Il finit par atterrir dans la mer, au large d'une île verte. Les naïades prévinrent immédiatement Thétis qui se reposait dans sa grotte. La bonne déesse marine décida de recueillir le petit dieu débile et de lui apprendre l'art des métaux. Elle le conduisit à une forge où il trouva à sa disposition les sept métaux des sept planètes et quantité de pierres précieuses toutes plus belles les unes que les autres. Héphaïstos se mit au travail, et au bout de neuf ans il était devenu un maître habile et faisait des merveilles. Il ne se souvenait pas très bien de sa vie antérieure car le fleuve qui passait devant la grotte où se trouvait sa forge emportait avec lui les souvenirs. Mais lui qui, auparavant, était toujours joyeux avait changé, il était devenu grognon et irritable. Un jour il se fâcha contre son ouvrage en cour : un taureau pour Minos; il n'arrivait pas à lui donner la forme désirée. Avec son marteau, de colère, il fit éclater un énorme rubis en mille morceaux devant Thétis. Puis, honteux de son geste, il ramassa les moindres petites facettes de la pierre précieuse et en fit une broche splendide qu'il accrocha à la tunique de la néréide.
Or, Thétis fut rapidement obligée de rencontrer Héra qui tomba en admiration devant ce bijou et demanda qui en était l'auteur. Thétis finit par avouer que c'était Héphaïstos. Héra, dès lors, n'eut plus qu'une idée : faire revenir sur l'Olympe ce fils qu'elle avait sous-estimé, ce forgeron remarquable. Cela ne fut pas facile, car Héphaïstos, en s'éloignant de sa grotte et de son fleuve, retrouvait la mémoire, et le souvenir que lui avait laissé Héra n'était pas des plus agréables; elle ne l'avait pas défendu contre Zeus. Cependant il céda au caprice de sa mère. Avant de le quitter, Thétis lui remit une corde brillante et fine, qui s'enroula autour de ses reins. C'était un symbole de son état de magicien.
Héra fit construire dans l'Olympe une forge immense avec vingt soufflets qui fonctionnaient sans arrêt. Bientôt Héphaïstos n'arrêta pas de travailler pour réaliser les commandes des dieux, des objets superbes et délicats. Mais tout en forgeant, il ruminait sa colère et en vint à reprocher à sa mère de ne pas l'aimer tendrement. Celle-ci venait lui annoncer qu'il allait épouser Charis (la grâce); elle s'emporta en entendant ses reproches. Héphaïstos dénoua alors la corde de ses reins, attacha sa mère sur son trône puis repartit travailler.
Les dieux, aux cris d'Héra, accoururent, mais aucun ne put dénouer les nœuds magiques. Ils durent aller supplier le forgeron qui, sa colère tombée, rendit d'un geste la liberté à sa mère. La corde revint se nouer autour de ses reins. Héra, hors d'elle, jeta à son tour son fils du haut de l'Olympe. Il tomba de nouveau un jour et une nuit, mais s'écrasa cette fois sur une île, Lemnos. Bien qu'immortel, il se brisa les jambes. Les habitants de l'île le soignèrent avec dévouement, mais ses jambes restèrent tordues et désormais il boita. Héphaïstos, en dieu généreux, combla de cadeaux les gens de Lemnos. Charis vint le rejoindre sur l'île et le mariage eut lieu. Toute la nuit les habitants dansèrent en sautillant, imitant la démarche d'Héphaïstos pour mieux l'honorer (danse encore pratiquée à Lemnos pour les mariages et aux fêtes de printemps). Le dieu resta sur l'île et y construisit une nouvelle forge, son chef- d'œuvre : vingt trépieds s'avançaient et reculaient selon les besoins de l'illustre boiteux et il façonna pour l'aider vingt femmes en or qui lui obéissaient. "Elles ont un esprit dans leur diaphragme, elles ont la voix, la force, et les immortels leur ont appris à agir." (Homère, l'Illiade, chant XVIII, vers 419-420.)
Un jour, Thétis viendra lui demander de forger l'armure de son fils Achille, ce qui donne lieu à une description splendide dans l'Illiade. Puis, Zeus ordonnera à Héphaïstos d'épouser Aphrodite et il quittera Charis et Lemnos pour retourner sur l'Olympe et y trouver une épouse bien infidèle.
L'important dans le mythe d'Héphaïstos, c'est l'itinéraire de ce dieu. Rejeté de l'Olympe par son père, puis par sa mère, parce que disproportionné et inadapté, il trouve en Thétis une initiatrice qui lui apprend le travail des métaux appartenant à la terre, puis lui donne une corde magique faisant le lien entre le ciel et la terre. Ces deux choses font de lui un magicien qui lie et délie les hommes et les dieux. Beaucoup d'arcanes du tarot contiennent l'idée de lien; la Force lie les instincts, le Pendu est lié par le pied à l'arbre cosmique, la Maison Diev symbolise les liens du mental. Le Jugement représente les liens du social, brillants et très positifs. Héphaïstos, en forgeant le bouclier d'Achille, donne une image de la beauté de la terre, et il en fait voir les agréments et les risques à celui qui veut évoluer. La difformité du divin ouvrier représente le tribut payé par le magicien pour acquérir la connaissance de son art. Sa laideur physique est synonyme de sa force vitale. La proximité de la terre lui fait intégrer laideur et beauté dans l'harmonie de l'intelligence pratique. Dans le sens ciel - terre, cette carte représente une descente au tombeau, dans le sens terre - ciel, l'harmonie et l'intégration.